Ah! L'éternel masculin...

Ce n'est pas qu'un simple problème de langage (le sont-ils jamais ?). L'«homme fatal», par exemple, n'existe pas, au contraire de son homologue féminin. Le «bon sauvage», par contre, quoique relégué au dictionnaire des obsolescences de nos fugitifs temps présents, est parfaitement attesté, au masculin, dans le discours anthropologique d'antan. Quant à « l’éternel masculin » ...

Eh bien ! Attesté, lui aussi, dans un délicieux conte malicieusement inspiré du Lohengrin de Wagner, passablement érotisé, dû au regretté Jules Laforgue, poète à la trop brève existence, mort en 1887 à vingt-sept ans. On y entend Lohengrin reprocher à sa protégée, Elsa von Brabant, d'avoir cherché à faire "humanité à part" en se parant, au sommet du piédestal, du premier rôle en tant qu'Éternel féminin : "Et si nous nous mettions, nous, à organiser l'Éternel masculin?"

Elsa s'en contrefiche évidemment, étant plus encline aux épanchements érotiques, on l'a dit, elle l'enjoint à connaître ses "pompes voluptiales", à humer sa chevelure "d'un noir tendre sensuel", de goûter un peu de ses "pubéreuses"... On va laisser là ce magicien du verbe et cette auguste édition qui est le quatorzième tirage des Moralités légendaires de Laforgue publiées au Mercure de France en 1946.

Le sexe fait bande à part

L'heure n'est pas arrivée, cependant, pour remiser l'éternel masculin. On y trouve comme un écho, oblique, dans un recueil d'écrits du romancier allemand Thomas Mann publiés entre 1904 et 1930 que les éditions Plon (groupe Editis, passé de Bolloré à Krétensky) ont traduit en 2025 sous le titre plutôt fallacieux Écrits intimes qu'un bandeau non moins commercial présente comme de l'inédit (sic). L'écrit en question, Le mariage en transition, date de 1925 lorsque l'écrivain, père de six enfants, avait atteint l'âge de cinquante ans et, partant, le recul de première main d'un demi-siècle pour aborder son sujet, les heurs et malheurs de l'institution du mariage, soit pour nous un texte vieux d'un siècle entier et, à première vue, relevant des curiosités poussiéreuses.

Erreur. D'abord parce qu'il est assez piquant de constater que la ringardisation du mariage n'est pas un "acquis social" de récente conquête mais l'aboutissement d'un déclin déjà centenaire, frappant dans les années d'avant-1925 tant la pratique que les valeurs traditionnelles qui lui étaient associées.

Ensuite parce que Mann, dans son analyse des facteurs qui ont sapé le mariage, met en avant "l'autonomisation et la libération de la femme", décrite comme "cycliste, conductrice, étudiante", une situation nouvelle qui, note-il, est à relier, en tant que cause ou effet, au fait que la femme "s'est d'une certaine façon masculinisée". Un peu plus loin, sans aller jusqu'à dire que les hommes, par un mouvement inverse, "se sont « féminisés", il ne peut que constater l'écroulement de "l'idée de masculinité - galante, agissant comme un coq, brute, bombée du torse, imbécile-condescendant et imbécile-adoratrice à la fois", toutes choses traduisant un "rééquilibrage des deux sexes" qui "actuellement [nota bene : 1925] est l'un des phénomènes les plus singuliers de l'histoire véritable, celle de l'intimité."

Asymétrie érotique?

De ce rééquilibrage sournoisement centenaire, on peut dire qu'on est toujours en plein dedans. Et qu'on n'en pas sorti, ni conceptuellement, ni pragmatiquement, au jour le jour. Ainsi, dans une librairie bruxelloise jouant dans la catégorie progressiste, une colonne de bouquins vouée au sexe présentait - symptomatiquement - deux étagères LGBTetc (deux mètres environ), une dévolue aux "masculinité(s)" (un mètre) et trois aux "féminisme(s)" (trois mètres).

L'absence, déjà, d'un espace pour les "féminités(s)" et d'un autre pour les "masculinisme(s)" témoigne dans le dispositif de son caractère asymétrique, miroitant sans doute un état de fait présent plus largement dans ce que l'on nomme la "société" (civile, citoyenne, bourgeoise, courtoise, au choix). Asymétrie encore dans le petit espace dévolu aux mâles, les quelques rares livres qui s'y désolent portant des titres peu enivrants, "La domination masculine" ou "Être une père féminin", d'autant que, pour causer de l'homme, ce sont des femmes qui dressent le tableau. (Là, encore, on attend le plumitif de génie s'essayant à "La domination féminine" ou à "Être une maman masculine".)

Quand on disait qu'on n'en est pas sorti... Envasés qu'ils et elles sont. Elles, les masculinisées des ligues de la vertu. Que font-elles du viril Achille et de sa jolie captive Briséis qui le quitte sous la contrainte, les larmes aux yeux ? Ou de Penthésilée, la reine des Amazones qui, chez Kleist, tue et à pleines dents dévore Achille? Et eux, les féminisés, que font-ils de leur lubricité inavouable, de leur paternalisme en haillons ? Les unes et les autres, muets devant ce que Georges Bataille (L'érotisme, 1957) nommait "l'abîme entre un être et un autre". Dans la misère sexuelle, on demeure en plein dedans.