Paperasses de février

Dictionnaire J.-K. Huysmans: Wittgenstein, tout sauf une moule, Desanti ne s'est pas fait dindonner, l'amie épistolaire de Rilke, tout sauf un petit torchon, et Malraux, il s'est fait poivrer: allez savoir...

1. Reiner Maria Rilke (1875-1926), Letters around a garden, 1924 et 1926, éd. Seagull Books (New Dehli), 2024, trad. Will Stone, 82 pages, glop euros.

Ce n'est pas par esprit tordu que ce livre s'est trouvé ici - car il peut sembler pour le moins bizarre de lire une correspondance, écrite en français, dans une traduction en langue anglaise. Tout cela est la faute d'une très sympathique recension, anglophone, mais aussi d'une ignorance crasse laissant à penser que lesdites lettres de Rilke ont dû être rédigées en allemand, et qu'à tout prendre, les lire traduites en français ou en anglais, c'est kif. Triple erreur! Non seulement Rilke maîtrisait parfaitement le français et résidait aux dates de la correspondance, en 1924 et 1926, dans une petite tour médiévale du Valais, mais ses lettres avaient pour destinataire une jeune Française, Antoinette de Bonstetter, qui lui avait renseigné comme une personne à consulter en matière d'horticulture. D'horticulture?! C'est que sapristi, oui, dans la solitairitude de sa retraite, le poète du sublime éthéré goûte les joies du jardinage - et cela donne par exemple (traduit de l'anglais vers un pseudo-français original): Les anémones et primevères "sont les petites masses matinales du printemps valaisan. Elles ne jouissent pas de ces pluies douces qui ailleurs se précipitent d'une caresse remémorée, tombant en longues lignes telle une calligraphie fluide, correspondance aimante entre ciel et terre où tant de promesses de l'avenir se déversent." Faut-il dire "Il pleut" quand il pleut? Pas lorsqu'on se nomme Rilke. Ici édité, cahiers cousus, relié sous élégante couverture noire protégée d'une jaquette à décoration florale automnale due à l'artiste Sam Szafran et joliment mis en page sur papier à teinte coquille d'œuf avec un interlignage généreux et une typographie classique amie d'une lecture recueillie. On ne peut qu'aimer. En français ou en anglais.

2. Dominique Desanti (1914-2011), Ce que le siècle m'a dit, 1997, éd. poche Hachette, 2009, 921 pages, 5 euros (bouquinerie Oxfam).

C'est la "brique" du mois, pas loin de mille pages. Et encore, indique une note de fin, il s'agit d'une édition abrégée de l'original de 1996, dont l'intégrale demeure disponible "en ligne". Ms Desanti, épouse du philosophe homonyme, évidemment laisse admiratif: force de la nature que cette pasionaria qui perd la foi à l'âge de douze ans et, avant la quinzaine, apprend du Gide par cœur, entraîne Jouvet chez papa pour le convaincre de ses dons théâtraux et trafique sa pièce identité pour s'inscrire aux cours de russe à l'École des langues orientales. Et son siècle est séducteur, rares sont les personnalités qu'elle n'a pas côtoyé, Desnos, Sartre, Lacan, Lazareff, Ehrenbourg, Éluard, ni les grands événements, la Résistance, dont elle fut, la guerre d'Espagne, d'Algérie et la "froide", sans compter les méandres du Parti communiste français dont elle sera une militante fervente jusqu'en 1959 lorsqu'elle troque une niche à L'Huma pour une autre à L'Express. Ce qu'elle remet en scène, c'est plongée et contre-plongée dans notre histoire de moins en moins contemporaine, avec ses à-côtés en pénombre, ces "kapos polonais ou ukrainiens (...) souvent pires que les Allemands" à Bergen-Belsen, cette "haine des Russes" à Hambourg dans l'Allemagne vaincue, ce dirigeant syndical américain qui finance en 1947 la scission de la CGT pour couper l'herbe sous les pieds des communistes ou encore l'Appel de Stockholm pour l'élimination des armes nucléaires, 1950, qui va recueillir 600 millions de signatures... Dans l'impossibilité de résumer ce foisonnement de témoignages de première main, clôturons sur son expérience du féminisme, années septante, avec le manifeste des "343 salopes" pour le droit à l'avortement, 1971, donnant lieu à ce slogan superbe ornant une gerbe déposée sous l'Arc de triomphe: "Il y a plus inconnu que le soldat inconnu: sa femme." Et puis, observation caustique, le fait qu'une Nathalie Sarraute, une Marina Tsvetaïeva et une Anna Akhmatova refusaient d'être appelées écrivaine ou poétesse: elles étaient écrivain et poète, "et c'est tout." Comme condense Desanti, "L'écrivain a un sexe, l'écriture n'en a pas." En un temps où tout animal humain doit être sexé sous peine de perte d'identité et où il ne lui reste plus pour s'identifier, à choisir, soit une carapace d'hommec, soit les soies d'une hommemeuf, il y a là comme un pied-de-nez prophétique.

(Une relecture de mes notes vient faire addendum: sur Heidegger: "dès 1934 les intellectuels communistes commentaient le nazisme de Heidegger", chez les autres, faudra attendre un peu; sur André Breton, insultant Paulhan puis refusant de régler ce point d'honneur par les armes, et Paulhan de dénoncer une "impardonnable lâcheté"; sur les Gauloises que fumait Desanti, sans filtre, il faut supposer, les biberons, c'est pour les bébés; ah! et sur Tito qui "avait reproché en termes injurieux aux deux partis les plus importants d'Occident de n'avoir pas pris le pouvoir en 1944, malgré la présence américaine." - impardonnable lâcheté des PC français et italiens?

3. Huysmans, J.-K. (1848-1907), En ménage, 1881, éd. Folio 2025, 395 pages, 10 euros.

Huysmans, le connaisseur le sait, n'est guère tendre pour la vie ici-bas, le désolant grouillement humain, ses pauvres espoirs, ses médiocres illusions, et en guise de matérielle, que du toc. À preuve ce roman-pamphlet sur la vie en couple qui voit d'abord monsieur (un écrivain raté) cocufié et çui-là, claquant dignement la porte du foyer, tout heureux de revivre à 33 ans la liberté solitaire de la vie de garçon, vivement conseillée par son meilleur ami (un peintre raté): las! les "crises juponnières" vont se succéder, assouvies par une maîtresse d'abord, un amour de jeunesse retrouvé, ensuite, et enfin en se rejetant dans les bras de l'épouse cocufiante. Avec Husmans, ça commence mal et ça finit mal - lui-même, misanthrope resté jusqu'au bout vieux garçon abonné aux bordels, joignant l'acte à la parole. Mais on goûte l'auteur pour de tout autres raisons. Sa méticulosité descriptive quasi obsessionnelle, pour commencer, où le moindre repas fournira l'inventaire des mets, des vins et carafes, du service de table, de son éclairage, des jeux d'ombre tout autour - il n'y a rien du cinéaste chez lui, c'est un photographe, clichés après clichés, de nature morte en nécropoles transies, c'est du récit parfaitement statique. Et puis, sa verve langagière! Avec lui, sortir avec une roulure, un petit torchon, une sauteuse (femme de mauvaise vie) pour se louer un peu de syncope (une jouissance sexuelle), c'est risquer d'être dindonné (dupé) en se faisant en sus poivrer (refiler la vérole): faut-il être moule (stupide)! Enfin, c'est le contraste avec le quotidien d'antan: on a beau être paumé, on a une "bonne" (environ 140 euros par mois) pour faire le ménage, servir le petit déjeuner et faire les repas, et puis divorcer, à l'époque, fallait pas y penser: autorisé en 1792 par la Révolution, la Restauration l'interdira en 1816 et ce n'est qu'en 1884 que le divorce sera réautorisé, comme l'apprend le très riche et instructif appareil de notes dû à Pierre Jourde.

4. Ludwig Wittgenstein (1889-1951), De la certitude, 1951, éd. Idéels/Gallimard, 1976, trad. Jacques Fauve, 152 pages, exemplaire (régulièrement) extrait de ma bibliothèque (rééd. en poche Payot, 2025, 9,20 euros).

On le sait assez, Wittgenstein n'est pas un auteur facile parmi les philosophes mais bien malin celle ou celui qui en connaît à lire d'une traite haletante comme on dit pour les best-sellers de l'édition mercenaire. Pas facile et il le dit lui-même en triturant tortueusement quelques pensées-missiles à tête chercheuse, mille fois remise sur le métier, au point, comme ici, de l'entendre se demander s'il ne radote pas un peu ("Je suis en train de philosopher comme une vieille dame qui égare toujours quelque chose"). C'est qu'il y revient sans cesse: qu'est-ce que penser? qu'est-ce qui peut être tenu pour certain? et par quel moyen cela aura-t-il été obtenu? L'enfant, dit-il, sait des choses parce qu'on le lui a appris (parce qu'on l'a enseigné, par exemple de "croire à un Dieu, ou à ne pas y croire", kif-kif). Il renvoie, là, existant "depuis des temps immémoriaux, à l'échafaudage de toutes nos façons de voir". Comme il ajoute dans une petite parenthèse, tout sauf anodine: "Chaque être humain a des parents." À méditer. Il y a comme une génétique de la pensée, des croyances, des savoirs. Pas facile, disions-nous, mais ce mince volume de 152 pages avec ses 676 propositions tâtonnantes est une de ces petites choses précieuses qu'on relit, quoi? tous les six mois, minimum d'hygiène mentale - avec en sus un pincement mélancolique: c'est son dernier texte, inachevé, les derniers tâtonnements pensifs ont été tracés le 27 avril 1951, deux jours avant sa mort.

5. Revue des Deux Mondes (fondée en 1829), Mystérieux Malraux (Spécial anniversaire), février 2026, 159 pages, 20 euros.

Que ferait la presse périodique sans les anniversaires? C'est que fort heureusement, les cimetières ne sont pas le dernier domicile des seuls chiens crevés. On y trouve aussi des grands hommes, y compris de sexe féminin. Malraux, par exemple, mort voici cinquante ans, en 1976, et quelque peu sorti des "radars" de l'oublieuse mémoire collective. La Revue des Deux Mondes s'y est employée, à l'adresse d'un lectorat qu'on supposera malheureusement assez restreint et vieillissant. Car, tout de même, grande figure de la Guerre d'Espagne (1936), homme de lettres sacralisé par le format bouquin de poche (La condition humaine, 1933, Les chênes qu'on abat, 1971) et, pour en rester là, ministre sous de Gaulle (1959-69) chargé des Affaires culturelles, on utilisait alors, au moment où la culture avait encore un sens, cet intitulé modeste. Fini, tout cela: les 300 euros que le ministricule cultureux offre ces temps-ci en France aux jeunes de 15-21 ans sous l'appellation de "Pass culturel" (sic), c'est un feu vert à l'achat de "collections complètes de mangas", comme rappelle Catherine Van Offelen dans une des contributions au pot-pourri de quatorze articles qui s'attachent à ressusciter Malraux, vaille que vaille. On y picore à son aise: passent en revue, un Malraux "farfelu", un autre, dévot des arts orientaux, un autre encore, gaullien et mémorialiste, notamment de son audience chez Mao, mais le meilleur peut-être sont ses petits dessins de "dyables" dialecticiens, avec ou sans nœud papillon. (D'une main ferme et assurée, le hasard m'a conduit à l'achat, 3,50€ aux Petits Riens, d'une bio illustrée de Malraux dans la technicolorée collection Découvertes Gallimard, 1987, qu'on aime surtout, voire presque seulement, pour l'abondance d'images d'archives.)

6. Li Quingziao (1084-1155), The Magpie at Night, éd. Penguin Classics, 2025, trad. Wendy Chen, 134 pages, environ 15 euros.The M

Signalée avec enthousiasme par une recension du TLS, cette délicieuse Christine de Pizan chinoise se démarque par son indifférence - quasi contemporaine de sa consœur française - au monsieur là-haut qui passe familièrement sous le nom de bon Dieu. Autre culture, autres béatitudes. Ce petit bout de vers, par exemple: "Les fleurs, par elles-mêmes, tombent. / L'eau aussi coule toute seule." Elle vit l'ailleurs dans l'immanence d'un "là", ici et maintenant, aussitôt disparu. Ainsi, dans ce début de poème:

"Souviens-toi de cette journée

passée dans la rivière

les yeux sur le crépuscule couvrant de glaçage

le pavillon.

Tellement saouls que nous ne retrouvions pas

le chemin du retour."

En vadrouille sur les pavés errants de la ville, il est bon d'avoir Li Quinzhao dans la besace.

7. Monique Atlan & Roger-Pol Droit (nés en 1965 et 1949 respectivement), La grande pagaille - Le vrai, le faux et notre indifférence, 2026, éd. de l'Observatoire, 208 pages, 22 euros.

Et, là, c'est le flop du mois. Induit en erreur par la présence de Roger-Pol Droit dans le tandem d'auteurs, chroniqueur vigilant et d'agréable commerce au journal Le Monde sur les sorties de livres au rayon philosophie. Mais, donc, las! Tissu soporifique de platitudes ressassant des commentaires mille fois entendus sur le bouillonnement de "fake news". À la page 80, environ, témoignant d'un effort héroïque: mise au rebut.

8. Heinrich von Kleist (1777-1811), Anecdotes, 1810-1811, éd. Allia, 2025, trad. Régis Quatresous, 78 pages, 7 euros.

De ce grand romantique, acteur d'un suicide en couple qui, à 34 ans, a tué sa maîtresse (consentante, nota bene, consentante), mariée et atteinte d'un mal incurable, avant de "s'envoler" d'une balle avec elle: de lui, donc, mieux vaut lire ou relire Penthésilée, Le Prince d'Hombourg ou Michael Kohlhaas. Ici, il s'agit d'un petit recueil d'anecdotes qui ont été écrites et publiées en 1810 et 1811 dans le Berliner Abendblätter, dont Kleist était le rédacteur en chef, l'initiateur et le seul responsable. Ce sont des petits croquis de la vie quotidienne, parfois cocasses, comme ce procès où un seul des douze jurés refusait mordicus d'accabler l'accusé, obligeant les autres à ne rien manger ou boire (ce afin que la délibération ne s'éternise pas) avant qu'une unanimité ne se dégage. L'acquittement du meurtrier présumé sera justifié par un des jurés par ses sages paroles: "Mieux vaut acquitter un coupable que de laisser onze innocents mourir de faim." Humour british. Cela se passait à Londres, début 1811, à entendre Kleist, pouffant de rire.