Retour sur une grève (oblitérée)

Déclenchée le vendredi 27 mars - fin mars, selon l'imprécision habituelle de la presse -, elle a duré près d'un mois, la grève des factrices et facteurs. Mais semble avoir surtout jeté dans le désespoir les gens qui ne vont plus au magasin et qui achètent tout "en ligne". Misère! Les cadeaux pour l'anniversaire de mon gamin! Le bracelet pour ma montre! Ma pizza, mes tartines! Misère, misère!

Plus prosaïquement, de mon côté, ça a débuté lorsque, allant poster une lettre (*), je m'entends dire, au guichet, le numéro 3, que le pli risquait d'avoir du retard dans la livraison à cause de la grève.

Alors, comme un idiot: Quoi? il y a grève? Et dans quel but?

La jeune dame du guichet, avec un exquise candeur: Je ne sais pas.

Ce qui laisse un peu rêveur. Des travailleurs (°euses) qui savent que, dans leur boîte, il y a mouvement de grève mais qui, par ailleurs, en ignore tout.

La jeune préposée en question partageait avec ses deux collègues une même allure de parachutées, employées sans statut et aucun avenir, vaguement indifférentes, très vaguement. D'ordinaire, à ces guichets, ce sont d'autres dames, moins jeunes, indifférentes elles aussi, mais avec style, le style résigné et emmerdé à mort, mais courtois. Vite qu'arrive l'heure de rentrer à la casa. La Poste, c'est pas la joie.

Galérer, stop

À preuve, la grève. À preuve, la décision de la direction de rendre la vie du personnel plus pénible, et pour certains, invivable. Parmi les mesures, la plus détestable, cause du débrayage spontané des factrices et facteurs, est celle de la modification des horaires de tournées. Jusque-là, le travail démarrait de manière souple aux petites heures de l'aube, et se terminait quand le courrier a été distribué. Ceci permettait à beaucoup, habitant à distance du lieu de travail, de s'y rendre en voiture sans subir les tracas des embouteillages et du manque d'emplacements de parking. Pour d'autres, leur tournée terminée en après-midi, de pouvoir chercher à temps leur enfant à l'école.

Le nouvel horaire, imposant un début entre huit et dix heures du matin et un terme entre dix-sept et dix-huit heures, rend d'évidence impossibles les aménagements personnels. Et puis tournées qui, autre mesure, obligeraient factrice et facteurs d'être mobilisables dans un rayon non plus de 30 kilomètres de leur bureau de poste, mais de 50 kilomètres.

Et tout cela, pourquoi? Pourquoi toutes ces vexations, tous ces ukases venant vampiriser jusqu'à la moelle la force de travail des postiers et postières? Si le PDG de la Poste (rebaptisée bpost: essayez de prononcer) était issu d'une promotion interne récompensant mérite et compétence, ce serait à ne rien y comprendre. Ah mais! c'est qu'au lieu, acclamé par la ministre Ecolo De Sutter, c'est, ex-apparatchik de l'ingénierie capitaliste (McKinsey, Schlumber/BlackRock), un nommé Chris Peeters, imméritant et incompétent, sans expérience aucune des métiers de la Poste, qui en haut lieu a été choisi, et gratifié d'un revenu plus de 44 fois supérieur au salaire moyen du personnel (24.600 euros l'an, selon wiki). Et, lui, quel est sont objectif?

Un PDG Poste anti-Poste

Là, il faut d'emblée mentionner que ledit PDG est sans doute le premier "capitaine d'industrie" qui n'a que mépris pour ce qui aurait dû être la fierté de sa "ligne de production", le courrier postal. Quiconque a jamais vu une publicité, un vingt mètres carré en bordure d'autoroute, un clip "viral" sur TikTok faisant la réclame pour la correspondance épistolaire: qu'il ou elle prévienne la rédaction et amende honorable sera faite. Par retour de courrier.

Les canaux publicitaires ne manquent donc pas pour rappeler la sagesse des aïeux et la correspondance de Goethe (50 volumes) ou de Hugo (plus de 30.000 courriers), voire les 1.400 pages épistolaires de Balzac dans la Pléiade. Un vingt mètres carrés jouxtant l'autostrade pourrait même citer Fidel Castro, "Sans culture, il n'y a pas de liberté possible.", mais ce serait sans doute pousser le bouchon trop loin.

Non, lui, c 'est l'analphabétisme des SMS et les colis, il ne jure que par le cube cartonné pour concurrencer Amazon, DHL et tutti quanti. Et le colis, c'est bien connu, c'est du toute suite. La clientèle n'attend pas. C'est le bracelet de montre, le cadeau d'anniversaire, la paire de godasses, illico, et plutôt hier qu'aujourd'hui. Factrices et facteurs n'ont qu'à s'adapter.

S'y sont bien adaptés, les organes de la presse d'accompagnement, où on lit par exemple que le nouvel horaire vise à "faciliter la transition de l'entreprise vers une réduction du courrier et une augmentation des colis" (Le Soir, 15 avril) ou encore, donnant la grève comme rétrograde: "la poste doit pourtant se réformer" (RTBF, 14 avril). Toutes choses en parfaite contradiction avec les chiffres diffusés dans les mêmes temps, voulant que se trouvaient en rade, pour cause de grève, quelque "huit à dix millions de lettres et 400.000 colis" (RTBF, même date), soit entre vingt et vingt-cinq fois plus de lettres que de colis...

Même éclairage chez Michel Reiter, secrétaire régional FGTB à Verviers, menant le combat dans le front commun des trois syndicats unis pour la cause et pour qui les colis, c'est tout à fait gérable sans chamboulement des horaires: "Les chiffres, on leur fait dire ce qu'on veut." Les horaires, pourtant, bien qu'à l'origine du débrayage, demeurent parmi les points sur lesquels la fronde ouvrière n'aura pas eu gain de cause, la reprise du travail étant devenue générale le 27 avril.

Thierry Tasset, secrétaire général de la CGSP Poste, enchaîne, mi-désabusé, mi-pugnace: "Il n'y a pas moyen de leur expliquer. S'ils veulent aller droit au mur, ils n'agiraient pas autrement. La guerre, tôt ou tard, va reprendre." Partie remise, donc.

 

 

(*) Pour mémoire, une lettre est un carré de papier avec dessus, à l'encre, plein de glyphes, le tout plié à l'intérieur d'un autre papier en forme d'étui qu'on appelle enveloppe. Là, on inscrit nom et adresse de la personne à laquelle ces glyphes sont adressés. Ajouter un timbre dessus au tarif de jour, toujours plus élevé que la veille.