Grâce de la littérature: Rabelais a-t-il lu Leroi-Gourhan? Mallarmé prenait-il le café avec Simone Weil? Lucrèce jouait-il au ping-pong avec François Ponge? Par la grâce de la littérature: trois fois oui.
1. Louis Althusser (1918-1990), Sur le matérialisme - Thèses de juin et autres textes (1980-1986), PUF 2026, 181 pages, 19 euros.
Le Grand Penseur ne se guérit en général de l'optimisme que de manière posthume. Voir Marx, qui pensait la Révolution comme proche (las!), voir Keynes, qui prédisait un monde où, sous peu, personne ne travaillerait plus que le minimum (encore las!) - et voir Althusser qui voyait, début des années 80, se profiler une alliance entre Europe, Chine et Russie (URSS, alors) contre l'impérialisme étatsunien: las! cent fois las! Mais on ne va pas chicaner un des grands théoriciens marxistes français pour broutille: auteur, on le sait, d'un Lire le Capital éblouissant (1965), d'un remarquable XXIIe Congrès (1977) venant tourner en dérision la décision du parti communiste d'abandonner le concept de dictature du prolétariat (pour, donc, ne laisser perdurer que la dictature de la bourgeoisie) ou encore son posthume L'avenir dure longtemps (1992), autobiographie des chemins de traverse. C'est que ses derniers écrits, réunis ici par ses fidèles, ne laisseront pas le flâneur éclectique sur sa faim, qu'il s'agisse du catholicisme (Althusser en était), de l'anarchisme (idem), des concepts de "surdétermination" (permettant d'aborder le phénomène Staline par-delà le cliché khrouchtchevien), de la philosophie comme "science de la contradiction", de sa thèse de "l'antihumanisme théorique de Marx", du rôle fondamental de "l'aléatoire" dans toute conjoncture historique (imprévue autant qu'imprévisible) développé par l'Althusser tardif. On peut lui reprocher ses carences en matière de prophétie mais non un manque d'acuité sur le monde tel qu'il est: "Que le monde soit sur ce point «déboussolé», qu'il ne sache plus où il va, signifie qu'il a perdu ses «valeurs» traditionnelles, et qu'avec elles il a perdu tout centre théorique, politique et économique." Toute ressemblance avec le moment présent...
2. Rabelais (1494 - 1553), Gargantua, 1534, éd. de la Sirène, 1919, 296 pages, 5 euros (bouquinerie), imprimé par Protat frères à Mâcon.
Délicieuse édition que voici, enrichie d'une merveilleuse foultitude de reproductions de gravures du 15e siècle et, couché sur cahiers cousus, un texte que l'éditeur n'a pas gâché en le "modernisant". On a donc ici des graphies joyeusement insolites qui n'ont que mépris pour cette invention tardive qu'est l'orthographe (lire: police bureaucratique du langage écrit), et fougueusement inventives (tel ce "Ha, pour grace, ne emburelucocquez jamais vous espritz de ces vaines pensées" ou ce dit présenté comme ayant "esté la proposition déclairée mammallement scandaleuse", et on ajoutera: "barytonant du cul"), ainsi que gentiment grivois pour ne pas dire joliment licencieux, par exemple au sujet de la conception, très charnelle, de bébé Gargantua: sa maman avec papa "faisoient eux deux souvent ensemble la beste à deux doz, joyeusement se frotans leur lard, tant qu'elle engroissa d'un beau filz et le porta jusques à l'unziesme moys." Onze mois au bout desquels, tout le monde sait cela, Gargantua poussa son cri célèbre "À boire! à boire! à boire!", c'est dans le 5e chapitre bien nommé "Les propos des bien yvres". Toutes choses qui illustrent bien les raisons qui ont conduit à forger l'adjectif qualificatif "rabelaisien". Et qui changent agréablement des proses moralisantes qui par trop jouissent lucrativement du sponsoring des effets de mode.
3. André Leroi-Gourhan (1911-1986), Les religions de la préhistoire, 1964, 7ème éd. Quadrige (PUF) 2017, 156 pages, 3,50 euros (bouquinerie Petits Riens).
Voilà une œuvre de salubrité mentale. Le pensé religieux des peuples d'il y a quelque cent mille ans? Comme l'écrit ironiquement Leroi-Gourhan, chercher du religieux parmi les crânes, fossiles, amas d'ocre et empreintes de main endormis dans des cavernes depuis les belles nuits du temps paléolithique, ainsi que se l'est proposé depuis la fin du 19ème toute une littérature dite savante, "c'est comme rendre compte d'une pièce de théâtre en faisant l'inventaire du vestiaire, balais et hache du pompier compris." Leroi-Gourhan, lui: pieds fermes sur le terrain des faits bruts. Dit autrement, spéculer sur les faits et gestes paléolithiques, c'est oublier que paroles, danses, actes de toutes sortes, eh bien, ça ne fossilise pas. Re-Leroi-Gourhan: "Si donc le Pithécanthrope commençait sa journée par un hymne au soleil levant, il n'en est rien resté." Peut-être ben qu'oui, peut-être ben que non, on n'en saura jamais rien. Ni du bipède paléolithique qui, voici 500.000 ans a fait d'un silex un outil, ni 400.000 ans plus tard s'est mis à inhumer les morts, ni même, voici 30.000 ans, ce que l'homo sapiens entendait signifier par ses figurations graphiques. Sinon, et cela ne manque pas de fasciner, que de 30.000 à 9.000 ans avant notre ère, durant donc deux cent dix siècles (!), de l'Oural à l'Atlantique, on observe une "extraordinaire unité du contenu graphique", imprégnée par "une système unique de références symboliques" - toute ressemblance avec l'Union européenne étant ici purement accidentelle. Et, puis, les faits bruts ont beau être muets, ils n'empêchent pas de rêver: ce crâne féminin, jeune, dégagé en 1961 dans l'Ariège et daté du Magdalénien (15-10.000 avant notre temps). Il était privé de mandibule mais, "dans les orbites, deux plaquettes d'os taillés simulaient les yeux". Là, c'est être regardé par-delà la mort.
4. Simone Weil (1909-1943), La vie et la grève des ouvrières métallos, 1951, rééd. (extraits) en Folio à 3€, 2026, 70 pages.
Bien sûr, la visée est commerciale, rentabilisant un peu plus le catalogue, en publiant des "bonnes feuilles" d'une poignée de pages pour pas cher: mais la démarche tient du coup de pouce pour amener un plus large public à une œuvre. Donc, tant mieux. Ici, ce sont deux extraits de La condition ouvrière (que tout honnête être parlant possède en bibliothèque), publié huit années après la mort de Simone Weil, à l'âge de trente-quatre ans, pour partie usée par sa plongée, durant plus d'un an et demi, 1934-135, dans l'enfer du travail à la chaîne en usine: dans le but de voir de première main ce que c'est, et ce que c'est, elle a vu, dans la chair, dans l'esprit. Avec ses mots: "Le sentiment de la dignité personnelle tel qu'il a été fabriqué par la société est brisé. Il faut s'en forger un autre (bien que l'épuisement éteigne la conscience de sa propre faculté de penser!)." Mais encore: "La révolte est impossible, sauf par éclairs (...) D'abord, contre quoi? On est seul avec son travail, on ne pourra se révolter que contre lui - ou travailler avec irritation, ce serait mal travailler, donc crever de faim." (*) Livre indispensable.
(*) Citations tirées de mon exemplaire de La condition ouvrière, 273 pages dans sa version originale de 1951, à ce moment déjà à sa 14e édition dans la collection Espoir dirigée par Albert Camus chez Gallimard/nrf (achetée 2,50 euros en bouquinerie) mais entre-temps plus qu'accessible ayant été réédité en poche chez Folio, GF Flammarion et Payot.
5. J.-J. Gonzales (né en 1950), Ébauches de Mallarmé, 2026, éd. Manucius, 115 pages, 12 euros.
Voilà un petit bouquin qui fait partie de ceux qui interrogent: est-ce pour mettre en avant leur propre propos que certains auteurs choisissent de se faire biographe d'un nom certainement plus vendeur que le leur? Car en effet. Mallarmé, qui ne connaît? et parmi ceux-là, une jolie foule d'admirateurs - tandis que Gonzales, kiséksa? Prof de philo, annonce le rabat de couverture, photographe et écrivain, vivant "aujourd'hui (...) entre Paris et Biarritz." - tss, tss. Ce qui ne veut pas dire que le bouquin soit sans intérêt, ne serait-ce que par ses marginales allusions éparses sur l'érotisme du poète, qu'on savait l'époux, apparemment sage et rangé, de sa Marie, "gouvernante allemande de sept ans son aînée". Il se serait ainsi adressé à une travailleuse du sexe en ces termes versifiés: "Toi qui sur le néant en sait plus que les morts". On aimerait en savoir plus. Un de ces jours, peut-être. En attendant, autre attrait de cette brève monographie: le choix de citations exquises, comme celle-ci: "Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux."
6. Dionys Mascolo (1916-1997), De l'amour, 1993, rééd. Benoît Jacob 1999, 67 pages, 39 FF lit-on au dos - vendu 2026 5,95 euros.
Comme l'auteur le précise en avertissement liminaire, ce bref écrit est né d'une enquête lancée en 1989 par l'association Actual (sombrée dans l'oubli, depuis évincée par un business de l'intérim du même nom créé en 2001, foi de ChatBlabla), enquête dont les résultats n'ont jamais été publiés, dixit Mascolo, "en raison du petit nombre de réactions". Lui, il aura plus de chance. Publié en 1993 par Urdla, le voici réédité en 1999 et toujours de stock. Bref écrit, donc, mais du genre qu'on lit avec lenteur et, mieux, qu'on relit ensuite, crayon à la main. Le faisceau de sentiments porteurs d'amour, par exemple: tendresse, amitié et estime. C'est à méditer, avec lenteur. Plus encore, l'observation selon laquelle "Il n'existe rien dans le monde qui pourrait jamais suffire à mettre un terme à mon attente." Là, c'est la tristesse de l'amour, qui laisse inconsolable - tristesse, d'un irrésistible charme. Car, comme Mascolo l'écrit un peu plus loin, "La solitude est invincible." À lire et relire, on l'a dit.
(Impossible, par parenthèse, d'éviter l'irritation devant les travers de la prose d'intello lorsque Mascolo, soulignant "l'extraordinaire profusion des sens du mot amour", se sent obligé d'ajouter, entre tirets, "sa polysémie comme on dit". D'abord, "on" ne dirait jamais ça, c'est du réservé aux universitaires causant entre eux. Ensuite, ces mêmes universitaires causant entre eux auraient sans doute inversé, en écrivant très savamment "polysémie" en premier et en fichant, pour l'étudiant un peu nigaud auquel il faut tout expliquer, le "profusion de sens" entre parenthèse. Enfin, la beauté et la clarté de la langue française n'ont nul besoin d'appendice dicté par le jargon savant. Ce polysémie-comme-on-dit est non seulement idiot, il est ridicule.)
7. Pascal Popesco (contemporain), L'abécédaire et le livret, 2016, éd. Les choses imprimées (Strombeek-Bever), 69 pages, 13,50 euros.
Encore un! Encore un fou des Lettres, celles qui s'accouplent pour faire des mots: des mots! encore des mots! Il n'y en pas tellement dans cette brochure qui ne compte d'ailleurs qu'assez peu de pages. Assez cependant pour esquisser le dessin de l'alphabet d'une des plus anciennes inscriptions de notre écriture gravée sur stèle datant d'entre le 4e et le 4e siècle, assez pour faire revivre la joliesse de la minuscule caroline imposée par Charlemagne, puis les gothiques, les humanistiques et les modernes. Popesco est dessinateur et il a sous-titré l'œuvrette Initiation à la part visuelle de l'écriture. On attend la suite: la part olfactive, la part gustative, la part auditive sans parler de la part non visuelle et invisible de l'écriture. Il faut encourager les fous des Lettres.
8. Marie Cosnay (née en 1965), Le tourbillon des choses - en traduisant De rerum natura de Lucrèce, 2026, éd. de l'Ogre, 133 pages, 18 euros.
Traductrice d'Ovide, elle s'est dit: pourquoi pas Lucrèce? Et elle s'y est mise, Marie Cosnay, avec pour résultat ce petit livre, très personnel (le génocide à Gaza s'y insinue), mais aussi très attrayant pour qui n'a pu qu'être séduit par le subversif monothéisme de Lucrèce, célébrant Vénus comme mère de toute chose - sans pour cela toujours trouver la force de lire les 1286 vers de l'intégrale, réédité voici peu, 2010, en Livre de Poche (Bolloré) en version bilingue. Les nombreux passages de cette antique Nature des choses, dans l'original latin accompagnés de la traduction de Cosnay, font de l'ouvrage une bien agréable mise en bouche. À commencer pour le vers premier, Aeneadum genetrix, hominum diuomque voluptas, alma Venus - "Mère des petits d'Enée, plaisir des hommes et des dieux, bonne Vénus" (dans la traduction de Bernard Pautrat, Livre de Poche: Ô mère des Romains, ô toi, la volupté des hommes et des dieux, ô nourrice Vénus).
9. revue Biblis, numéro 113 du printemps 2026, édité par l'association des amis de la Bibliothèque royale de Suède, 80 pages, environ 13 euros.)
Personne parmi les destinataires de cette chronique n'aura accès à ce merveilleux périodique édité par une Bibliothèque nationale à la langue étrangère incompréhensible, mais attention! majuscule à Bibliothèque car il s'agit à ne pas s'y tromper d'un Temple, réceptacle de civilisation écrite, manuscrits à lettrines ciselées, incunables d'avant Gutenberg, curiosités jamais rééditées, témoins du lent progrès des savoirs, la liste est infinie. Dans l'exemplaire présent, richement illustré comme il se doit (fenêtre sur les joyaux de la Bibliothèque!), il y a des pages sur des Ex Libris célèbres, sur l'art typographique des couvertures de livre, sur les "photos" (peintures, à l'époque) successives d'une dame de cour du 19e, sur un missel du 15e, sur les métamorphoses d'un ouvrage au fil de ses rééditions. Féerique! (De passage au Temple local, notre KBR au Mont des Arts: las! ne publie pas de périodique.)
Pour se faire une idée visuelle de Biblis: http://biblis.se/digitalt-arkiv/biblis-113/
10. Francis Ponge (1899-1988), Billets "hors sac", 1942, sorti Gallimard 1992, rééd. Fario 2026, 74 pages, 13,50 euros. Impression? À Sofia (Bulgarie, un peu loin de l'éditeur parisien, tout de même).
Ici, la préface explique tout. Ponge, y apprend-on, a des fins de mois difficile en 1940, lui, sa femme et sa fifille. Réfugiés après la débâcle à Roanne, ils doivent vivre avec la chiche paie que papounet reçoit de son employeur, une compagnie d'assurances. À combien s'élevait ce salaire et pour quel genre de prestations, rien de poétique assurément: mystère. Mais c'est alors qu'une bouée de sauvetage apparaît sous la forme d'une offre du journal Le Progrès (de Lyon) lui ouvrant ses colonnes pour produire de courts billets d'une trentaine de lignes. Rétribués combien: re-mystère. Le domaine littéraire contemporain baigne dans un idéalisme éthéré, c'est tout sauf du Balzac. Mais pour en revenir à notre poèteux et ses billets alimentaires dont ce livre offre l'intégrale, allant du 11 février au 6 mai 1942, cinquante-trois en tout, peut-être en a-t-il eu marre après. Car ce n'est pas l'enthousiasme qui perce dans ses lignes, mais bien plutôt l'ennui profond d'avoir à besogner comme tâcheron de la rubrique des chiens écrasés. L'ennui mais aussi comme une ironie voilée dans la manière de caresser lectrice et lecteur dans le sens du poil, avec des "Souhaitons que le problème soit considéré comme tranché" et autres "Convenons-en. Mais réjouissons-nous que (etc.)". De l'anti-prose, si on veut. On peut très bien s'en passer.