Signé Gramsci, et son pote Jules

Lectures de janvier. Ce n'est pas à la télé. Le face à face facétieux entre Gramsci et Canfora. Éléphantasque entre Laforge et Apollinaire. Fantaisiste, sérieusement, entre Steiner et Mallarmé.

1. Luciano Canfora (né en 1942), La guerre du Péloponnèse, 2024, éd. Perrin, 2025, trad. J.-F. Hel Guedj, 382 pages, 25 euros.

La guerre en Ukraine a causé un clivage (assez fratricide) dans les milieux de gauche, entre d'un côté les pourfendeurs d'une agression russe violant le droit international et, de l'autre côté, celles et ceux qui se font l'avocat d'une guerre provoquée, par l'Otan-USA avec leur avancée armée vers les frontières russes. On constate un même clivage (cette fois plutôt du type dialogue de sourds) dans les milieux de droite. Les uns comme les autres gagneraient à fréquenter Thucydide (environ 460-395 avant notre ère) et la fresque remarquable que lui a consacré l'historien et essayiste italien Luciano Canfora, dont les fureteurs éclairés connaissent l'œuvre incisive, dont La nature du pouvoir, 2009 ou Le fascisme tel qu'en lui-même, 2024. Et cela parce que Thucydide, historien de la guerre entre Athènes et Sparte, énonce telle une évidence que seule la sottise s'interrogera sur le fait de savoir "qui a tiré le premier", étant entendu que "la position spartiate de ne plus tolérer la croissance athénienne est «légitime» (car compréhensible), tout comme il est légitime qu'Athènes, en tant que puissance à la tête d'un empire, considèrent l'accroissement de sa puissance comme le seul modus operandi possible (sous peine de déclin)." Remplacez Sparte par Moscou et Athènes par Washington, tout prend la transparence de l'eau de roche. Thucydide, c'est tout de même plus sérieux que Von der Leyen et Cie. Idem pour le discours européen se voulant champion de la démocratie et de la liberté (a contrario, Thucydide: "la cause la plus vraie est aussi la moins avouée"): c'est oublier, rappelle Canfora-Thucydide, que le "jugement moral demeure incongru par rapport à la nécessité immanente des dynamiques politico-militaires." Une perle de la même eau, encore? Voici, cette fois par la plume d'Anaxagore, mais Thucydide aurait pu signer: "Ce qui est visible ouvre nos regards sur l'invisible." Conclusion: un livre indispensable pour quiconque ne se contente pas du "visible".

2. Jules Laforgue (1860-1887), Moralités légendaires, 1887, éd. Mercure de France, 1946, 272 pages, 4 euros (bouquinerie Petits Riens).

Ça, c'est pour les collectionneurs de mots, sous-espèce tenace et discrète des dingos du livre. Les mots-écureuils, les mots-hérissons, les mots timides, effrontés, obsolétisés & Cie. Car Laforgue, ici, se surpasse. Exemple paysager: "Des landes à dolmens incrustées de visqueuses joailleries, des cirques de gradins basaltiques où des crabes d'une obtuse et tâtonnante bonne humeur d'après-dîner s'empêtrent en couples avec de petits yeux rigoleurs de pince-sans-rire..." Ou encore, Laforgue étant d'abord poète, laissant à Pan le soin de célébrer la Femme éternelle:

"Oh! je suis pure comme une tulipe /

Et vierge de toutes espèces de principes!

Avril! avril!

Mon bonheur ne tient qu'à un fil!

Mais encore, cet "arbre indifférent et mélancolique", ces "rancœurs ennuiverselles" ou, néologisme charmeur, ces "éléphantaisies". Laforge, répétons, est avant tout un poète (me reste à découvrir, et à en découper les pages, les Poésies, vol. 1, des œuvres complètes, édition de 1951 dénichée à 5 euros), un poète acclamé par T.S. Eliot (il était "le premier à m'apprendre à parler, à m'apprendre les possibilités poétiques de mon propre langage") et Philip Larkin, mais malmené par la vie, un temps à s'ennuyer à périr comme lecteur de français à Berlin, au service de l'impératrice Augusta, ensuite sans cesse fauché comme il le sera à 27 ans par la tuberculose, de même que sa chère petite épouse anglaise Leah Lee, un an plus tard, en 1888, à 27 ans, elle aussi. C'est dire qu'il y a lieu de recommander même si des éditions telles que celle-ci, un Mercure de France de 1946, ne courent guère les rues...

Une étude savante? Voici: https://shs.cairn.info/revue-l-information-litteraire-2001-1-page-21?lang=fr&fbclid=IwAR06Y7J97KK0tQ3sgo5pinohReht2zs0zz0Z42-61ukfhQAY-cGK2h91B7c

Jules et Leah? Voilà: https://keatsghost.wordpress.com/connections/people/leah-lee-jules-laforgue/

3. Thomas Mann (1875-1955), Écrits intimes, 1904-1930, éd. Plon, 2025, trad. Guillaume Ollendorff, 219 pages, 22 euros.

Et avec Mann, on ne quitte pas Laforgue qui, à un endroit, magicien du verbe, ironise sur "l'Éternel masculin", clin d'œil malicieux venant faire la courte échelle au passage dans lequel Mann pointe la "masculinisation" de la femme dans le processus de son émancipation, et cela en tandem, par effet miroir, avec la "féminisation" de l'homme. Voilà bien matière à une tonne de réflexion sur l'évolution des mœurs morales entre les sexes. Mann, lui, dresse ledit constat dans un texte qui analyse le déclin du mariage et des valeurs traditionnelles auxquels il était associé. Le texte date de 1925 alors que Mann, à cinquante ans, avait le recul d'un demi-siècle. Dit autrement, un déclin dont il a été témoin mais aussi vécu dans sa propre sphère sociale. De cela, aujourd'hui, on est fort loin, trop loin pour en appréhender les luttes qui ont jalonné. Du mariage ne subsiste que le carton-pâte de facture Potemkin. Féminisation et masculinisation, par contre, on est en plein dedans, au point de n'en chérir que la définition dictée par le politiquement correct. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir le sort fait à deux de leur dérivés, le féminisme et le masculisme. Pour ne point en être les dupes: lire Laforgue et Mann. Dont on trouve ici réunis, sous le titre plutôt racoleur (d'Écrits intimes, il n'y en pas), onze essais publiés dans la presse entre 1904 et 1930, d'intérêt et de valeur assez inégales, dont celui évoqué ici, Le mariage en transition, est le plus riche, aux côtés de l'Abrégé d'existence (1930) qui se veut autobiographie condensée: mille fois mieux que du "Wiki", on s'en doute.

4. Guillaume Apollinaire (1880-1918), Le passant de Prague, 1910, éd. In transito, 2025, 143 pages, 12 euros.

Ici, la forme séduit autant que le contenu. Une superbe jaquette reproduisant la couverture de la traduction originale en tchèque avec sa linogravure de Josef Čapek, 1926, dont les huit autres illustrations encadrent les huit récits du recueil, avec cela une impression sur papier robuste teinté coquille d'œuf et une aimable typo classique de la famille Bodoni avec un interlignage généreux, tout ceci contrastant très heureusement avec la médiocrité de la production marchande caractérisant les neuf dixièmes de l'édition actuelle. Du côté texte, il faut avoir le goût du gothique fantasque, rappelant ici et là le camarade Poe, telle la mésaventureuse histoire d'un libertin échappant aux fureurs assassines d'un mari cocufié grâce à sa faculté de fondre dans, et de ne faire qu'un avec, le mur contre lequel, au désespoir, acculé, il s'aplatit: c'est à ne plus y voir, non du feu, mais des briques. On ignorait qu'Apollinaire affectionnait ce genre. On apprend tous les jours.

5. Jean Bricmont (né en 1952), La République des censeurs, 2014, éd. L'Herne, 170 pages, 4 euros (bouquinerie Petits Riens).

Premier bouquin lu de ce militant gauche-toute du débat contradictoire, connu par une belle brochette de publications mais encore plus par ses interventions sur les réseaux dits sociaux. Trouvaille pas cher, donc, que ce petit ouvrage sur la censure (comme on le voit, 4 euros au lieu des 15 du prix de vente original). Et cela ne manque pas d'intérêt tant l'auteur illustre son propos de cas brièvement célèbre en nous les rappelant au souvenir, tel celui du satiriste Siné, viré de Charlie Hebdo sur fond d'accusation d'antisémitisme, dont un tribunal l'acquittera, ou celui, plus retentissant, du "négationnisme" de Faurisson qui bénéficiera, au nom de la liberté d'expression, d'un soutien appuyé de Noam Chomsky, ce qui vaudra à ce dernier un statut de pestiféré dans le microcosme parisien (lequel, note Bricmont, a fait là-dessus un silence assourdissant, de Foucault à Sollers en passant par Derrida, Bourdien, Deleuze, Morin et Gorz). De la censure proprement dite, dont une définition eût été bienvenue, Bricmont ne l'envisage ici qu'à la lumière de trois instruments de répression juridique: contre l'incitation à la haine (loi Pleven, 1972), contre le négationnisme (loi Gayssot, 1990) et contre les expressions de racisme. Tout cela est, pour le lectorat belge, assez franco-français, pour ne pas dire folklorique. Ajouter à cela que Bricmont, non sans raison, met en avant un argumentaire plus pragmatique que théorique ou principiel (il n'est de meilleure publicité à un écrit que sa censure) et, partant, de la non efficacité desdites lois répressives (voir le succès de l'humoriste sulfureux Dieudonné, toujours plus grand à mesure que la justice est mise en branle contre lui). Sur la question de principe même, il relaie en contre-point bienvenu Robert Badinter, s'exprimant en 2010 contre la loi anti-négationniste Gayssot: "Ma position est très claire: le Parlement n'a pas à dire l'histoire. La loi (...) n'a pas à prendre part dans une querelle historique ou tdout simplement à affirmer un fait historique même indiscutable." Voilà ce que désormais peu de gens admettent, surtout à celles et ceux qui se veulent de gauche. Bricmont relève ici cette étonnante inversion entre gauche et droite, la première adoptant les réflexes liberticides de la seconde qui, elle, "gauchiste" sans le savoir, prend le contre-pied. Mama mia!

6. Friedrich Dürrenmatt (1921-1990), La panne, 1956, éd. Gallmeister, 2024, trad. Alexandre Pateau, 97 pages, 6,90 euros.

Sur les conseils d'ami libraire. Peux plaire en d'autres moments plus réceptifs. Là, juste de l'ennui. Artificiel. Jeu d'esprit. Bah...

7. Mallarmé (1842-1898), in Documents iconographiques, 1947, Pierre Cailletr Éditeur, Collection Visages d'hommes célèbres, 250 pages, 9 euros (bouquinerie Het Ivoren Aapje).

Très typiquement le genre de petite merveille hélas jetée dans les oubliettes de l'histoire: dans la décevante devanture commerciale d'Internet, on ne trouve en gros que les publicités des vendeurs de livres rares pour en savoir un peu plus sur cette délicieuse collection dirigée par l'éditeur genèvois Pierre Cailler (1901-1971) mise en chantier au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il existe ainsi, indique le site de la Bibliothèque nationale de France, notamment, un Rimbaud (1946), un Verlaine (1947, que j'ai eu le bonheur de dénicher), un Flaubert (1948) , un Stendhal (1950), un Debussy (1952), un Lamartine (1958) et le très précieux Mallarmé de 1947. Il s'agit donc, hormis l'introduction, de livres d'image quasi sans texte sinon par légendes sous reproduction photographique. Se succèdent le minois de Maria, sœur du poète, son épouse, portrait en pied dans une austère robe d'un noir funèbre, les visages des copains, Villiers de l'Isle-Adam, Banville, Gautier, Verlaine ainsi que, avenante, de sa grande amie Méry Laurent, - et puis de lui-même avec, entre autres, le portrait félin réalisé par Manet. C'est là qu'on se dit: de César, aucune photo, ni d'Abélard et Héloïse, ni de Napoléon sur son pot de chambre, ni de Villon ivre mort, ni d'Alexandre en extase devant les portes d'Asie. Mais des regards qui nous fixent et nous transfixent, celui de Méry Laurent par exemple, en blanche cape de bal, la gorge sous rivière de perles qui flamboient aussi dans la chevelure, par-delà le siècle et le précédent, nous avons cette chance exquise. Grâce à Pierre Cailler, éditeur, amoureux des arts.

8. George Steiner (1929-2020), Le silence des livres, glop, éd. Arléa 2020, quelque 60 pages dont 46 seulement de l'auteur, trad. Dorothée Marciak, 7,50 euros.

En très peu de pages, un survol de la civilisation en toutes lettres, orales et écrites, depuis le IIe millénaire avant notre petite ère, c'est du Steiner en pleine forme. De lui-même, on apprend qu'il n'avait pas six ans lorsque son père l'initia "à la musique d'Homère, à celle de l'oraison funèbre de John de Gaunt dans Richard II, aux poèmes lyriques de Heine", ce qui en dit long sur ce que devrait être, mais ne l'est que rarement, la grande mission éducative parentale. Il partage évidemment la formule du poète Milton, considérant les livres comme "la vie même, le sang des grands esprits" - pour s'inquiéter de voir aujourd'hui "les enfants nourris de télévision et d'internet" et y voir le signe que "nous vivons une période de transition bien plus rapide, bien plus difficile à «déchiffrer» qu'aucune autre jusqu'à présent." Le déchiffrement reste à faire.

9. Antonio Gransci (1891-1937), Comment naît le fascisme, 1920-1924, éd. Grasset Les Cahiers Rouges, 2025, trad. Vincent Raynaud, 116 pages, 10 euros.

S'il est un terme d'analyse (et d'invective) politique alliant popularité et obscurité, c'est bien celui de fascisme, ici dans l'auto-proclamation des "antifas", là, dans le bras d'honneur: "sale facho!". Ne pas y perdre son latin n'est guère aisé. Ainsi, lu récemment: la recension d'un bouquin qualifiant le Rassemblement national de Ms Le Pen, en France, "d'équivalent fonctionnel" du fascisme italo-français de l'entre-deux-guerres. Luke Ward, le critique du TLS (23/1/26) estime néanmoins que le parti de Ms Le Pen ne répond qu'à quatre des sept critères en cause: ce parti témoigne certes de solides liens avec l'ethno-nationalisme, le racisme, une politique économique ni gauche, ni droite ainsi qu'avec une assise sociale où prédomine la petite bourgeoisie; en revanche, il n'a pas le goût pour l'activisme paramilitaire, l'aversion de la démocratie et la guerre d'expansion. Qu'en dirait Gramsci, grand théoricien marxiste s'il en est? Sans doute rien, n'ayant plus eu l'occasion de ne rien observer depuis 1937, date de sa mort, à trente-sept ans. Dans les années vingt (siècle passé), par contre, témoin de l'ascension du fascisme mussolinien aux faîtes du pouvoir en Italie, Gramsci se devait d'en analyser la nature profonde et, dans ce recueil de dix articles de presse publiés entre 1920 et 1924, en parant au plus pressé, par des notes comme prises au vol, matériaux pour une réflexion plus approfondie dont l'esquisse y est déjà présente. S'il souligne ainsi, parmi les "critères" ci-dessus, le paramilitaire ("le fascisme considéré à l'échelle internationale, c'est la tentative de résoudre les problèmes de production et d'échange à coups de mitraillette et de pistolet.") de même qu'une base électorale rimant avec petite bourgeoisie, démonétisée et aigrie, c'est à un tout autre niveau qu'il situe les enjeux: "Le «fascisme» est la phase préparatoire de la restauration de l'État, c'est-à-dire d'un durcissement de la réaction capitaliste contre les besoins vitaux de la classe prolétarienne." Voilà qui donne à penser. Par la ressemblance avec le gouvernement Arizona, par exemple. Comme ajoute Gramsci, "l'Histoire enseigne, mais personne ne l'écoute." Vaut d'être lu et médité, en d'autres termes.