Pluies de glyphes en avril

De Shakespeare à Homère et Azincourt comme les chemins les plus courts pour croiser Jules César aux ides de mars: voilà bien du Shakespeare d'un bout à l'autre. Avec un zeste de Hugo (lubrique), une pincée de dollars (série noire?)

1. Dionys Mascolo (1916-1997), Haine de la philosophie, 1993, rééd. 2026 éd. Nocturnes, 186 pages, 22 euros.

La découverte du mois. Certes, Mascolo, c'est plutôt fin de siècle, le précédent, mais qu'on réédite présentement, à juste titre. Époux de Marguerite Duras, dont l'appartement tenait lieu de salon pour des Bataille, Blanchot & Nadeau, Mascolo livre ici une luxuriante critique de Heidegger et... de la philosophie en général, dont il proclame la fin en donnant Wittgenstein comme un de ses derniers combattants. C'est qu'on est en bonne compagnie avec Mascolo qui invite à la réflexion Hegel, Nietzsche et Hölderlin, parmi d'autres. Heidegger, c'est plutôt pour souligner les pataquès, primo en traduisant faussement le "episphale" (hasardeux, risqué) de Platon par "Sturm" car plus apte à évoquer le sobriquet des forces guerrières teutonnes, secundo en exaltant les godasses de paysan peintes par Van Gogh alors qu'il s'agit en réalité des godillots du peintre lui-même, tertio en récupérant Nietzsche pour son propre verbiage en laissant de côté "tout ce contre quoi Nietzsche a lutté", et là, c'est négliger l'énormité consistant, pour dénoncer les méfaits de la technique, à mettre sur un même plan "l'agriculture motorisée" et "la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz". Sidérant. Mais, avant-goût que cela, car Mascolo en a encore plus contre la "malignité philosophique en général". Là, on reviendra, car c'est bouquin à relire et re-relire, crayon à la main.

À relire et re-redécouvrir: acquisitions récentes, son De l'amour, 1993, rééd. 1999 chez Benoît Jacob, et Le communisme, 1953, rééd. chez Lignes, 2018, une brique de 641 pages dont la phrase d'ouverture a figure de météore: "Parler de but en blanc du communisme, c'est se résoudre à l'incompréhension dès le départ". Ajouter que, postfacé par Michel Surya, çui-ci apprend que Mascolo, après ce pavé, s'est tu pendant trente-et-un ans - aucun livre, mais des tracts, des appels, des manifestes, étant de tous les combats.

2. Camille Alexandre (née? je ne sais), Le régime iranien à livre ouvert, 2025, éd. Odile Jacob, 222 pages, 22,90 euros.

L'agression israélo-étatsunienne de l'Iran (qui n'a conduit en Union européenne à aucune condamnation ni sanction, ceci à l'adresse des étudiants en droit international comparé) est évidemment cause d'un regain d'intérêt éditorial pour l'ancien royaume persan. Chez monsieur-madame-tout-le-monde sans doute aussi. Est-ce une théocratie rétrograde? Cela n'égratignant en rien son rôle géopolitique anti-impérialiste. La question reste ouverte. Et invite à mieux s'informer, ce qui ne sera guère le cas avec le bouquin sous rubrique, ni avec le suivant. Le grand sérieux académique dont font preuve les membres diplômés du sérail est rarement un gage d'analyse non partisane. Ms Alexandre est, d'évidence, "anti-mollahs". Dès l'entame, on lit que le tournant de 1979 (Khomeiny) équivaut à "une confiscation islamiste de la contestation". Mais, plus loin, que "quelque 90% de la population" sont en faveur d'une république islamique. Ah bon? Voilà qui laisse l'énigme Mossadegh entier... Comment une personnalité libérale et laïque a-t-elle pu être élue et devenir Premier ministre en 1951 (avant d'être "putsché" par la CIA): bonne question, à laquelle nulle réponse n'est esquissée ici, ni dans l'ouvrage suivant.

2. Stéphanie Roza (née en 1979) & Amirpasha Tavakkoli (né en 1988), Lumières et anti-lumières en Iran, 2026, PUF, 297 pages, 23 euros.

Dès l'entame (bis!), le ton est donné: l'Iran vit "sous le joug d'une théocratie inflexible" - de là à penser que ce biais est vendeur dans le climat actuel, le pas est vite franchi. Les données grises (ni noires, ni blanches) ne manquent cependant pas. Tel le fait qu'à côté des Persans, majoritairement chiites, ne sont seulement que quelque 50% de la population, le reste étant constitué d'Azéris, de Tadjiks, de Kurdes, d'Arméniens, de Juifs et de "etc." précisent les auteurs. Tel encore le constat que la question palestinienne a été le catalyseur de la mobilisation du clergé iranien "en même temps qu'elle favorisait la mise en place d'un réseau islamiste international". On s'en serait douté mais c'est mieux écrit noir sur blanc. Tel, encore, concept ajouté à la nomenclature des pathologies, "l'occidentalite", forgé par le penseur Djalal Al-é Ahmad (1923-1969). Occidentalite? C'est à retenir.

Chacune et chacun aura lu avec fruit Bernard Hourcade dans le Monde diplomatique du mois de mars ("Quelle relève pour l'Iran") rappelant utilement les phénomènes catalyseurs de l'urbanisation (74% en 1976) et de scolarisation (73% des femmes hors analphabétisme, 2016 encore). Mais sur le versant du changement politique souhaité par not' expert, par contre, c'est maigre: il évoque des "personnalités et groupes structurés", par suite, à cinq reprises, non identifiés autrement que par un "ils"...

3. Shakespeare (1564-1616), Troilus and Cressida, 1602, éd. bilingue Aubier Flammarion 1969, trad. Aurélien Digeon, (extrait de mon emmuraillement livresque), 303 pages.

On s'est donc mis en tête de relire Shakespeare, et sa langue féerique. Dans le cas présent, car il aime se balader d'une période épique à l'autre, c'est du côté de Homère et de la guerre de Troie avec, en personnages centraux, deux figurants à peine mentionné par le grand barde. Troilus, le plus jeune fils de Priam (roi de Troie), Cressida, jeune et séduisante troyenne dont le précité est dingue amoureux mais, las! elle est fille d'un traître passé dans le camp des Achéens, lequel leur soumet un infâme troc: leur offrir sa fille en échange d'un guerrier troyen prisonnier du camp adverse. C'est tout vu: une variante de Romeo et Juliette. Mais, là, c'est sans compter avec le génie poétique de l'auteur, parfois amusant, lorsqu'il évoque le "brainless" (sans cerveau) Ajax, lorsqu'il donne libre cours au mépris d'Achilles qualifiant son interlocuteur de "fragment" (boiteusement traduit par "bout d'homme", sic - une traduction qui laisse méchamment à désirer: ainsi ce "I'll go in and weep." de Cressida rendu par "Je vais rentrer pour parler." re-sic) ou, enfin, ces sentences d'un autre âge, "for to be wise and love / Exceeds man's might; that swells with gods above." ("car être sage et amoureux, cela dépasse l'homme; cela ne convient qu'aux dieux là-haut.") Ajouter, dada rien qu'à moi, la liberté faite à l'usage du préfixe °un privatif en anglais (unarm! untent [sortir de tente], unsecret, unplausible, unbolt, unclasp & le jeu, d'une strophe à l'autre, entre kind [une sorte de] et unkind [méchant] tenant du vertigineux! Relire Shakespeare tient de la bénédiction (profane, profane).

4. Shakespeare (idem), Henry VI, 1599, éd. bilingue Les Belles Lettres 1961, trad. Marcel Sallé, 247 pages, (extrait de mon emmuraillement livresque).

L'étonnant peut-être est le fait central du texte: la bataille d'Azincourt, en 1415. Soit un fait d'armes glorieux vieux de près de deux cents ans pour le public qui, en 1599, en revit le théâtre. Pour bien s'en imprégner, il faut imaginer un dramaturge contemporain (2026) qui oserait soumettre aux faveurs du public une vieillerie théâtrale remontant au début du 19ème, plus précisément, autour de l'an 1842. Chiche que personne ne s'en trouvera ému. Re-chiche que les spectateurs venus au Globe assister à Henri V, en 1599, vibraient, eux, en se trouvant plongés dans la chorégraphie politico-impériale conduisant à la défaite cuisante des "mangeurs de grenouilles" par les vaillants archers de Sa Majesté... Là, encore, c'est sans compter avec le génie poétique du grand barde. Et son côté facétieux: comme lorsque l'ambassadeur de France en audience chez le roi cherche à prévenir l'invasion de son pays et, pour prouver la bonne foi de sa démarche, annonce qu'il apporte un "baril de trésors". Quels trésors? s'enquiert Henri V. "Tennis balls", lui glisse-t-on. Et puis, pourquoi chercher à s'emparer de la couronne française? Là, Shakespeare n'est pas loin de revêtir la redingote du matérialiste marxiste: tout simplement parce que l'Église, ses dignitaires ventrus l'y poussent. Et pourquoi cela? Parce que plane dans la tuyauterie législative du moment la menace d'un projet de loi dessaisissant largement de ses biens l'opulente maison du règne spirituel - et que la France offre une belle alternative à l'enrichissement des caisses de l'État... Quoi! ce serait l'économie qui détermine en dernier ressort?!

5. Shakespeare (idem), Julius Caesar, 1599, rééd. 2008 dans Oxford's World Classics, 232 pages, (extrait de mon emmuraillement livresque).

De Homère à la géopolitique du 15e pour un saut de carpe vers les ides de mars du pauvre grand Jules en l'an 44 de l'ère romaine: chez Shakespeare, ça tangue. Avec ici, pour qui s'est délecté de Marlon Brando dans la diatribe de Marc Antoine (Mankiewicz, 1953) s'adressant aux "honorables" assassins de César: du gâteau! On n'en dira pas plus. Fichtre! Shakespeare, il est dans toutes les librairies.

6. Walter Benjamin (1892-1940), The storyteller - Tales of loneliness, 1906-1935, Verso 2023, 208 pages, 14,80 euros.

Voilà un auteur, un penseur qui publie beaucoup plus lorsqu'il est mort qu'en étant vivant - façon de parler, ce n'est pas lui qui publie, ce sont les éditeurs. Dans ce cas-ci, les éditions Verso, qui ont pioché la Walter Benjamin Archiv et, venant doubler le prix de ce charmant volume, en joignant à chacun des 42 courts textes réunis dans ce volume, une illustration de Paul Klee, dont Benjamin avait fameusement acquis l'Angelus Novus, une aquarelle rangée parmi ces biens les plus précieux et commentée dans son Sur le concept de l'histoire (*). Voilà pour la forme. Elle enveloppe des choses fort diverses, des fragments non publiés, des réflexions, des petits contes fantastiques, des recensions, des élucubrations (telle cette Histoire drôle du temps où il n'y avait encore personne), des épigrammes pour calendrier, des pensées sur les comptines pour enfants, en un mot: le cadeau qu'on s'offre à soi-même à la Noël même quand ce n'est pas Noël.

(*) Voir: https://tiersinclus.fr/l-ange-de-lhistoire-de-walter-benjamin-inspire-de-l-angelus-novus-de-paul-klee/

7. Étienne Ghys (né en 1954), La petite histoire des lettres, 2026, Odile Jacob, 155 pages, 19 euros.

La mystérieuse magie des lettres. Avec ce A majuscule qui n'a guère de ressemblance avec sa minuscule en caractère d'imprimerie, ni avec celle, cursive, qu'on trace à la main. Étienne Ghys est mathématicien et ce ne pouvait naturellement le mener qu'à une fascination pour la beauté de l'alphabet virevoltant sur papier. En quelques pages, bien aérées, bien illustrées, il en conte l'aventure - dont le graphomane privilégie la date de l'an 104 avec la colonne de Trajan (las! Ghys ne mentionne pas) dont les lettres d'une géométrie parfaite paraît à beaucoup indépassables. C'est donc un livre qu'on lit et consulte à nouveau, surtout les reproductions du génie typographique. Mathématicien, donc scientifique, Ghys ne manquant pas de signaler que la région occipito-temporale est le coin de cerveau qui assure la lecture des lettres et, partant, des mots, sachant que, précise-t-il, "en moyenne, un lecteur expérimenté effectue une fixation quatre fois par seconde. Pendant ces minuscule pauses, l'œil capte l'information, une poignée de caractères, un mot, parfois deux." Là, évidemment, c'est à se demander à quoi ressemble l'occipito-temporal des lecteurs de cartons de pizza, ou de SMS. Rabougri totalement?

8. Henri Guillemin (1903-1992), Hugo et la sexualité, 1954, Gallimard nrf 1954, 146 pages, 2 euros (bouquinerie Pêle-Mêle).

Hugo, grand copuleur devant l'éternel, on sait, il se plaignait même, devenu octogénaire, d'avoir à refaire l'exploit plusieurs fois à la filée. C'est plus chaste chez Guillemin. D'Adèle, sa légitime, à sa Juliette (Drouhot), de celle-ci à celle-là, Léonie (d'Aunet), "sans doute la femme la plus réellement aimée", après Adèle et Juliette, précise Guillemin, et puis lors de l'exil à Jersey, les Servantes, car dans le désert, on prend ce qu'on a sous la main, il en énumère quinze qui apaiseront sa soif charnelle. On est tenté d'ajouter les bordels, dont les fenêtres closes s'ouvriront en masse pour dignement saluer son passage, en tant qu'acteur vedette, de son cortège funèbre. Mais pareil compendium, bâti sur la base des manuscrits déposé par Hugo à la Bibliothèque nationale, à consulter post-mortem ("Quand je ne serai plus, on verra qui j'étais."), est-ce plaisant à lire? Il n'est rien de plus monotone et répétitif que le billet doux d'un amant transi, et las! de ses conquêtes, on n'apprend guère. Hugo trône, seul au milieu de mille miroirs.

9. A.L. Dominique (1917-1986), Gare au gorille, 1954, Série Noire nrf, 245 pages, extrait de ma bibliothèque.

Publié en 1954, c'était au temps où la Série Noire était du relié, serré dans une couverture de carton costaud, avec sa bande verticale jaune et le titre sur fond noir, reconnaissable entre mille. Dominique, c'est de la littérature? On laissera aux académiques d'en débattre. Mais pas triste, cette histoire de contrebande en fausses monnaies jouant des facilités offertes par les frontières poreuses des zones d'occupation françaises et américaines en Allemagne, même que ça inquiète Washington: "Les Européens qui thésaurisent nos devises ne reconnaissent pas les fausses des vraies. Ils se détourneront du dollar." Ah mais! c'est grave, ça. Merci, Dominique.

10. Maurice Leblanc (1864-1941), Le pont qui s'effondre, 1928, rééd. Manucius 2017, trad. de l'étatsunien Jean Pickman, 91 pages, 10 euros.

L'amusant est que l'original de cette nouvelle est perdue et que n'en subsiste que la traduction anglaise, langue de publication originale, qu'on a ici, re-traduite pourrait-on dire, en français. Héros de ce récit à énigme (qui a tué pourquoi?): Jim Barnett, alias Arsène Lupin, auquel il fallait, public yankee oblige, un pseudo amerloquain. Un "Arsène Lupin inédit" clame le bandeau de couverture et on veut bien. Mais cet énième c'est-pas-çui-qu'on-croit-qu'a-tué est aussi machinal que poussif, relevant sans doute de la production alimentaire. Faut bien gagner sa vie. On peut s'abstenir d'acheter les yeux fermés.

11. Marion Muller-Colard (née en 1978), Croire, qu'est-ce que cela change? 2025, éd. Labor et fides, 102 pages, 10 euros.

Ce petit ouvrage a été longuement et fructueusement débattu dans un atelier de lecture philosophique mais laisse, pour le mécréant, entier l'énigme du procès qui fait que les uns deviennent croyants et les autres, pas. L'autrice, doctorat en théologie, admet à petits pas que si elle a "basculé" dans la foi à l'âge de 16 ans, c'est une soixantaine de pages plus loin qu'on apprend que son "histoire personnelle" la prédisposait à la fréquentation des "récits bibliques" - et vingt pages encore, tout à la fin, que "l'épopée biblique (lui) sert de culture, de repère, de communication" avec celles et ceux qui comme elle "ressentent le besoin de lancer un merci vers le ciel quand ils se sentent trop petits pour contenir la beauté du monde ou la gratitude d'un triomphe de la vie sur la mort." C'est joliment écrit et méritait d'être cité en long, mais comment exprimer mieux, en creux, que ce "merci" tient du même énigme. Peut-on devenir croyant (sur le versant chrétien) sans avoir rien lu ou entendu du récit biblique, ni au grand jamais en avoir été instruit, par l'entremise de parents ou de personnes d'autorité? Il est difficile de le "croire", lire: penser la chose comme possible. Car, a contrario, pour fermer la boucle sur un mot de Mascolo, ci-dessus: "Dieu n'est pas. Le mot «Dieu» est." À chacune et chacun, son passé, son héritage culturel, ses préjugés.