De Brecht à Gabin, le chemin est semé d'embûches, tantôt le grand dadais Lacan, tantôt l'astronome Deleuze. Faut c'qui faut. Heureusement, il y a Colette, Manguel, Borges...
1. Jacques Baud (né en 1955), Gouverner par les fake news, 2020, éd. Max Milo, 399 pages, 24,90 euros, imprimé par Laballery (France).
Personne n'ignore (ou ne le devrait) que Jacques Baud, colonel de l'armée suisse à la retraite avec, à l'actif, collaborations avec les Nations unies et l'Otan, devenu auteur prolifique en matière géopolitique, est une des victimes célèbres de la machinerie européenne visant à museler les voix qui s'écartent de la thèse faisant de la Russie l'infréquentable absolu. Pour ne s'y être plié, l'Union européenne lui a infligé, "administrativement" (donc extrajudiciairement, sans recours possible), un gel de ses comptes bancaires (et, partant, de ses revenus) et une quasi assignation à résidence. Réaction de la corporation de presse et des défenseurs de la liberté d'expression: néant. Sur le conflit en Ukraine, depuis 2022, il a déjà publié quatre livres, tous pour déplaire évidemment à Bruxelles et Washington. Celui-ci, c'est différent - et pas du genre à lire d'une traite mais plutôt, comme une sorte de dictionnaire, selon qu'on souhaite approfondir la nature du traitement médiatique des conflits en Afghanistan, ou en Iran, ou en Syrie, ou au Venezuela, ou en Russie ou encore dans le contexte d'attentats terroristes. On a le choix. Demeure néanmoins un fil rouge qui doit consterner, à savoir le suivisme des grands médias traditionnels devant le "narratif" des chefs d'État (& dirigeants non élus de l'Union européenne): un quatrième pouvoir? oubliez! C'est, selon l'expression parfaite du grand Samir Amin, du pur discours d'accompagnement. Exemple, dans ce livre, que le traitement des attentats terroristes de 2015 en France: comme note Baud, la grande presse, "en occultant le lien avec l'intervention française en Irak, puis en Syrie, a transformé un terrorisme (prévisible) en un phénomène imprévisible, mais inéluctable, lié à la nature même d'une faction de l'islam, le wahhabisme, le salafisme et les Frères musulmans." Et sur les autre théâtres de guerre, même chanson. L'accusation dirigée contre Baud, d'être un propagandiste du Kremlin, faut-il le rappeler, en sus d'être sans fondement, le met dans le même "sac" que d'autres esprits critiques réputés, tels Jeffrey Sachs aux États-Unis d'Amérique ou Emmanuel Todd et Luc Ferry en France.
2. Mary Shelley, née Godwin (1797-1851), The Last Man, 1826, Oxford World's Classics, rééd. de 2008, 470 pages, 11,99 euros.
Connue pour deux choses dans les jeux de société triviaux, Ms Shelley: épouse de l'immense poète Percy Byssche Shelley et, gloire dont elle ne doit rien à personne, son roman Frankenstein (1818), hollywoodisé à l'aide de Boris Karloff en 1931. Tout autre chose, ici, s'agissant d'un mélo de sublimes passions croisées, entrechoquées et quasi divinisées à l'intérieur du cercle fermé d'une petite poignée de personnes de haut rang (entendre: qui n'ont jamais dû trimer pour assurer le quotidien). Mais, mais, à une époque où Covid et Ebola sèment des frayeurs, ce roman dont Ms Shelley situe l'action en 2073 (!) a pour "personnage" central une épidémie qui de proche en proche travaille à supprimer l'espèce humaine de la surface de la terre - et y parvient. Cela ne manque pas de piquant car il y aura, ici, tantôt une invasion de migrants étatsuniens cherchant à fuir le fléau en Grande-Bretagne, où ils se conduiront en conquérants rapaces, et tantôt, nos héros britanniques, fuyant de même et trouvant refuge à Paris, mais pour s'y trouver assaillis par des fondamentalistes sectaires, au point de se voir obligés de battre retraite, où cela? Mais à Versailles... Autant dire qu'il y a ici des effets de téléscopages historiques assez savoureux. Ajouter à cela que lesdits héros reçoivent les traits de Percy Shelley himself, de même que ceux de Lord Byron, comme de juste allant combattre aux côtés de Grecs contre l'empire ottoman, ce "monument de barbarie antique". Dit autrement, voilà qui vaut le détour - même si la prose, exaltée, philosophale, peut paraître par moment un peu longuinette. (Il y a une traduction Folio sur 672 pages de 1998.)
3. Gilles Deleuze (1925-1955, suicide), Sur l'appareil d'État et la machine de guerre, 1979-80, éd. de Minuit, 2025, 476 pages, 27 euros.
Deleuze (comme Lacan, voir ci-bas), ça craint. Jargon impénétrable, certains diront sexy ou profond pour les mêmes raisons. Le microcosme intello parisien, on aime ou on aime pas. Pour qui recule devant, voilà une brique qui incite à surmonter les réticences. D'abord, en raison du titre, l'État, voilà bien une affaire qui intrigue tout le monde: ça vient d'où, ce mastodonte? Il est partout, dans les passages cloutés, dans la feuille d'impôt, dans les noms de rue, dans les lieux décrétés non fumeurs, dans les normes d'habitation, partout, partout - mais ça vient d'où? Or, c'est le sujet de Deleuze. Ah ha! En plus, il s'agit ici de retranscriptions de séminaire, donc, quasi de l'oral, et dès lors adapté à un auditoire pas nécessairement rat de bibliothèque. Bref, ça se lit, ça coule assez bien. Avec cependant ce bémol, gigantesque, que le gars qui a organisé l'édition, un certain David Lapoujade, ne cesse de multiplier les notes de bas de page pour expliquer l'un ou l'autre terme deleuzien, mais en renvoyant à un ouvrage dudit Deleuze, presque toujours Mille Plateaux (1980), que... personne n'a évidemment sous la main (fan club excepté). Frustrant au possible, donc. Ajouter à cela qu'à la 208e page, on n'est pas plus avancé qu'à la première. Et c'est là, à la 208e, que j'ai arrêté - d'autant que, dans les précédentes pages, Deleuze fait un usage déterminant de la théorie économique marginaliste, dont à juste titre un auteur a rappelé que "Il est intéressant de remarquer que les notions de base du marginalisme, élaborés bien avant la publication du Capital de Marx (1867), n'ont connu le succès qu'à partir des années 1870. Leur affirmation est peut-être à mettre en relation avec la position sociale de la bourgeoisie. (..) quand elle eut conquis le pouvoir, et que celui-ci se trouva menacé par le mouvement ouvrier, il devint opportun de détourner l'attention d'un aspect devenu gênant." ( Reati, Angelo, 1990, Intérêt et pertinence de la valeur-travail, in Contradictions). Il est un peu tard pour dire à Deleuze qu'il n'a pas eu, sur le sujet, de bonnes lectures. Restent les pages au-delà de la 208e. On s'efforcera, peut-être.
4. Liz Ison (date naissance non publiée; à vue de nez, la quarantaine, environ), A Literary Letter for every day of the year, 2025, éd. Batsford, 480 pages, 30£ (41,95 euros).
Une déception, là. Vantée par une recension du TLS déplorant à juste titre l'agonie de l'art épistolaire, le même numéro rappelant qu'un Ezra Pound avait quelque 100.000 lettres à son actif, cette anthologie de lettres dites littéraires (par le statut de leurs auteurs, pas leur contenu!), souvent incluses sous forme d'extraits, ici et là "corrigées" afin "que brillent ces perles" (sic) dixit l'éditrice et, par ailleurs, imprimées sous cartonnage peu attrayant. Ce qui n'empêche évidemment pas de très belles tournures: de Christine Rossetti, 1850, "L'autre jour, j'ai rencontré une grenouille splendide. (...) Elle semblait vivre une vie calme et solitaire.", de Keats, 1818, "et lorsque les feuilles murmurent, elles mettent une guirlande autour du monde", de Kafka, 1922, "Comment les gens ont-ils jamais pu former l'idée qu'il est possible de s'entretenir avec quelqu'un par lettre!", de Thomas Hardy, 1889, "Tout comédie est tragédie, si seulement vous y regardez de plus près.", d'Edgar Allan Poe, 1833, qui termine ainsi une lettre sollicitant d'être publié dans un magazine "P.S. Je suis pauvre.", d'Alexander Pope, 1732, "Mon Dieu! Combien de fois devons nous mourir avant de faire notre sortie définitive de cette scène?" ou, fameuse, le néologisme de Keats, 1817: la "capacité négative" que, dit-il, Shakespeare possédait au plus haut point, savoir: "être capable de demeurer dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans céder à l'irritante tentation pour les faits et la raison." Voilà qui vole très haut. Mais le livre, genre agenda pour écolière studieuse, c'est donc un poème par jour, 365 en tout - seule une poignée arrive à ces hauteurs-là.
5. Colette (1873-1954), Journal intermittent, 1915-1941, éd. Manucius 2026, 100 pages, 10 euros.
Ah! Colette. À quelques mètres de l'ordinateur portable de l'auteur de ces lignes, il y a, au mur, encadrée, une jolie reproduction d'une photo, où, en jolie blouse bouffante à haut col rigide et cravate noire, elle écrit à sa table de travail. À la plume, évidemment. Mais ici, ce sont de courts textes personnels qui, raconte la quatrième de couverture, ont fait l'objet d'une publication confidentielle (tirage limité à 480 exemplaires) destiné au marché de la bibliophilie. Réédition bienvenue, donc. Pour son style (ces martinets qui "fouettent en rond l'eau du ciel"), pour la richesse de son vocabulaire (là où vous ouvrez une porte, elle la "déclore"), pour les aperçus de mœurs perdues de vue (cette femme confiant à Colette qu'elle rentre chez elle en banlieue pour ne pas laisser la maison seule car "Demain, c'est le jour où mon mari vient à Paris voir sa maîtresse."). Des notes prises durant la guerre, en 1941, ressort qu'elle a goûté en kiosque "un bon orchestre allemand" - rien ne témoigne ici d'une indignation devant l'occupation; en 1941, il est vrai, elle avait 68 ans, plus vraiment l'âge de prendre le maquis. Résistante, quand même, à rebours de l'hygiénisme écolo, elle célèbre "le bruit de la rue", par exemple le "bon tumulte sain, rond, percé de sons plus aigus et dominé par les disputes d'antiques prostituées qui hantent les galeries Montpensier et Valois." Colette n'est plus mais Paris est toujours là.
6. Francis Martens (né en 1941), Lacan pris au mot, 2022, éd. Hermann, 180 pages, 23,10 euros.
Maertens: ami d'un ami qui me l'a conseillé. Et, puis, Lacan, un de ces producteurs de mots qui, comme le camarade Deleuze, figurent dans la constellation des petits génies dont l'œuvre, à quelle que page qu'on l'ouvre, semble du charabia savant, de l'obscurité raffinée, de l'abscons nombriliste. Maertens, lui-même, s'est fait un nom, et des positions élevées, dans la sphère professionnelle psychotechnique et, sur Lacan, pratique une dissection digne d'un médecin légiste. À commencer, petit rappel qui en dit long, que Lacan est fils d'épiciers, marchands en vinaigre et moutarde, et de la province encore bien, bref de quoi, pour un gamin surdoué, devenir surcomplexé et chercher revanche sur les mieux-nés du haut d'une forteresse conçue pour être imprenable, charabia savant le garantissant. Pour s'y prendre, Maertens passe au bistouri les dits de Lacan, avec une érudition qui laisse pantois, avec une méticulosité où les notes de bas de page jalousent le corps de texte, mais avec, aussi, une scientificité pointue telle que, pour le lecteur non-initié aux arts du soin de l'âme, c'est un livre vraiment, vraiment difficile. À relire pour re-jouir, en d'autres termes, crayon en main. Ne serait-ce que pour les références, un peu frustrantes car laconiques, tel ce renvoi au livre de Judith Dupont, Manuel à l'usage des enfants qui ont des parents difficiles (1980, rééd. Seuil 2006) ou l'article Confusion de langue entre les adultes et l'enfant. Le langage de la tendresse et de la passion, donné par Maertens comme "un des articles théorico-cliniques les plus importants de toute la littérature psychanalytique", qu'on trouve (sic) dans les Œuvres complètes, tome 4 (Payot, 1982), de Sándor Ferenczi - lequel ramène à Lacan car il y a nette association entre Ferenczi et Jean Laplanche, celui-là même que Lacan a vu en rival insupportable et dont Maertens entend rétablir l'honneur. Ce n'est pas, on le voit, pour non-initiés. Mais le bouquin abondent également en perles qui invitent au relire, ce "Sartre n'est pas un comique", ce lacanisme "C'est pourtant vrai que le sein est un objet non-spécularisable." ou, témoignant chez Maertens d'un sens critique peu conformiste sur nos mœurs policées et le #MeToo: "se plaindre d'avoir été séduit reste une cocasserie qui est un des agréments de notre époque; les procès pour diabolisme sont toujours d'actualité." À ranger sur l'étagère Précieux.
7. Bertolt Brecht (1898-1956), Dialogues d'exil, 1940-1941, public. posthume 1961, éd. L'Arche 2016 (rééd.), 142 pages, 10 euros, imprimé par Normandie Roto.
Si quelqu'un (dit-on quelqu'une?) a des doutes sur l'inventivité narrative de Brecht, voici la réfutation. Il a écrit cela à un mauvais moment. Les nuages de la mort s'amoncellaient, le petit moustachu s'amusaient avec une carte d'état-major. Brecht, lui, mets des mots sur papier. Lui aussi pour s'amuser. Il imagine des personnages, un grand, un trapu; le grand se nomme Ziffel et il est physicien, le trapu se fait appeler Kalle, et à deux, ils causent pour rien dire, un dialogue, comme l'indique le titre. Invariablement, ayant causé, ils se séparent, "chacun de son côté". Avant cela, ils causent. De stratégie militaire - Hitler oblige - par exemple. Ziffel, ainsi, avance l'idée très innovante consistant à parachuter toute la population civile d'un des belligérants derrière les troupes de l'autre. Voilà qui donnerait les coudées franches au premier et des embarras au second. Sauf que, celui-là risque, en représailles, de faire de même... Voilà qui est parfaitement idiot. Mais la preuve, s'il en fallait, que l'humour est plus dévastateur qu'une flottille de F-35.
8. Alberto Manguel (né en 1948), Chez Borges, 2003, éd. Actes Sud, 2005, trad. Christine Le Bœuf, 81 pages, 3 euros (bouquinerie Het Ivoren Aapje).
Ceci est un conte entre deux amants. Tous deux envoûtés par le coup de foudre permanent pour le Livre, avec majuscule, à l'instar de Greta Garbo, Laurence Olivier ou Anna Livia Plurabelle. Le premier, Manguel, a eu cette chance, à l'âge de seize ans, student travaillant en librairie après les cours, à Buenos Aires, en 1964, de servir pendant quatre années de lecteur pour le second, Borges, qu'on sait affligé d'une cécité dénoté par le port d'une magnifique cravate d'un jaune éclatant, la seule couleur qu'il distinguait encore. Pour écouter l'érudit en érudit, le jeune Manguel a dû noircir de notes le souvenir de ses visites et, les rédigeant des années après, faire appel à l'immense culture qu'ils avaient en partage. Et cela donne ces quelques pages très denses sur l'infini tel que l'imprime la littéraire, patrimoine inclassable autant qu'irremplaçable. Ceci par exemple que Borges nous offre le concept de "l'horlogerie des livres". Ou, pour en rassurer plus d'un, qu'il n'est jamais parvenu à lire jusqu'au bout Finnegans Wake. Voire, pour faire sourire, son appréciation de Heidegger, auquel il reprochait d'avoir inventé "un dialecte allemand incompréhensible." Un petit et rare délice.
9. Etgar Keret (né? j'ignore), Correction automatique, 2024, éd. de l'Olivier 2025, trad. (hébreux) Rosie Pinhas-Delpuech, 206 pages, 8,40 euros, impression... en Slovénie.
Abandonné à mi-parcours, page 95 très exactement. Acquis because une recension dans Le Monde. Bien mal m'en a pris. Un écrivain qui se sent obligé (?) de signaler qu'un personnage roule dans un Tesla: non, mais! c'est de la pub? du post-modernisme vieillissant? Certes, il s'agit de nouvelles et c'est, entre deux briques, reposant, la première est même amusante, une scénario science-fi avec une donzelle d'outre-Saturne suscitant amourette jusqu'au moment, fatidique, où lâchant le mot qu'il ne fallait pas (dans notre monde nihilisé, il n'y a plus de dieu), le Belle est ramenée à jamais au bercail laissant l'amant gros Jean comme devant. Mais, pour le reste. Poncifs et grosses ficelles. Adieu.
10. Revue des Deux Mondes (fondée en 1829), Dossier Gabin, juillet-août 2026, 175 pages, 20 euros.
Presque un bouquin, certains périodiques. Pour le volet Gabin, évidemment, il a comme un a priori, grâce soit faite à ce vieux bougeon, servi par les inimitables fusées d'Audiard, dont la sublime "Écoute, ma bonne Suzanne, t'es une épouse modèle. T'as que des qualités et, physiquement, tu es restée comme je pouvais l'espérer. C'est le bonheur rangé dans une armoire et tu vois, si c'était à refaire, je crois que je t'épouserai à nouveau. Mais tu m'emmerdes. Tu m'emmerdes gentiment, affectueusement, avec amour, mais tu m'em-mer-des!" (Un signe en hiver, Verneuil, 1962). Et puis, cette trajectoire. Une maman qui bossait dans un bordel, des débuts comme forçat du prolétariat, ça vous fait un bonhomme, un Gabin.