De Thermidor à Fructidor, donc, ce en passant de Steinbeck à Huysmans via Ursula K. Le Guin et Saramago, ensablés sous les pavés de la plage qu'on sait - las! - asphaltée. Ainsi vont les siècles qui ne cessent d'être finissants.
Mises en bouche
1° Pour quiconque sort de la délicieuse torpeur des mois d'été, torpeur pleine de vieux écrits qui vieillissent en beauté, comme on sait, savoir que la Rentrée littéraire, annonce Le Monde du 21 août, promet fiévreusement la sortie de plus de 460 nouveaux romans, auxquels s'ajoutent quelque 120 traductions de bouquins venus... et d'où cela, encore? Des États-Unis, en majorité. Comme quoi, l'impérialisme culturel américain, pas mort, loin de là.
2° Déclaration de Julian Assange, journaliste fondateur de Wikileaks persécuté d'interminables années par États-Unis, Grande-Bretagne & Suède: "En se débarrassant de dossiers papiers et en les remplaçant par des dossiers numériques, ils peuvent effacer l'histoire. Un jour vous rencontrerez le message «PAGE NOT FOUND» et le lendemain, vous les verrez nier que cela se soit jamais produit." Propos relayés sur les plateformes électroniques: on aimerait que les médias "traditionnels" en fassent autant.
3° Statistiques: Pourcentage de gens qui n'ont pas lu un seul livre durant l'année écoulée: plus de 50%; proportion de gens qui lisent pour le plaisir: 28% (2004) chutant à 16% (2023); proportion de jeunes dans la vingtaine disant lire un journal tous les jours: environ 50% (1975) chutant à moins de 10% (2026). Chiffres cités dans The Atlantic dont question ci-après. Les illettrés dont question ci-avant: tous étatsuniens. C'est peut-être moins pire en Europe (et en Russie, Inde, Chine...)
1. John Steinbeck & Robert Capa (1902-1968 & 1913-1954 respectivement), A Russian Journal, 1948, éd. Penguin 2000, 212 pages, 19,50 euros (ouvrage trad. par Marcel Duhamel, Journal russe, Gallimard, dernière rééd. 2022).
Dans le climat d'hystérie anti-russe, voilà une délicieuse petite chose qui contribue utilement à déciller les yeux. Car, "All-American Boy" comme ils disent là-bas, outre-Atlantique, Américain pur jus, Steinbeck témoigne, en entreprenant ce reportage en Union soviétique à l'entame de la non moins hystérique guerre froide (l'histoire a tendance à bégayer), d'une indépendance d'esprit et d'une honnêteté intellectuelle rare qui lui permet, devant les aspects les moins attrayants de la bureaucratie soviétique, de noter avec un sourire ironique que ce n'est souvent guère mieux chez lui de ce point de vue. Le court périple qui le mène de Moscou en Géorgie en passant par Stalingrad et l'Ukraine est peut-être surtout éclairant dans cette dernière région, pays systématiquement détruit par les forces nazies, d'où haine profonde pour cet envahisseur-là (bien blanchi depuis) et, sous système communiste, tout de même plutôt bien loti: dans le réseau soviétique de fermes collectives, par exemple, avec à sa tête une femme pour en assurer la présidence (Ukraine), où, tous les travailleurs de la terre disposent d'un petit potager (région de Moscou), d'un appartement propret bon marché (loyer s'élevant à 2% du revenu mensuel, Géorgie), les travailleuses bénéficiant, elles, de crèches pour leurs petiots et d'un statut identique à celui des travailleuses en usine. Le paradis sur Terre? Non, bien sûr, mais contrastant brutalement avec les clichés habituels. Et puis ces pages sur Stalingrad, "l'un des grands tournants de la guerre" comme note Steinbeck, menant à la libération de l'Europe par l'Armée rouge, ville en ruine à ce moment-là, les habitants vivant encore dans les caves, les préférant aux nouveaux logements construits à leur intention, car là, malgré les décombres, c'est chez eux. La visite des deux Américains y est conduite par un colonel qui a participé aux combats, "un homme de Kiev" précise Steinbeck... On peut gager qu'ils n'ont pas eu l'occasion de rencontrer les collabos ukrainiens, aujourd'hui mis à l'honneur là-bas. Et puis, reportage très humains, dont l'humour n'est pas absent, Capa, par exemple, qui se révèle kleptomane, mais de livres seulement, qu'il empoche chaque fois qu'il en voit, chez le personnel d'ambassade et des journalistes postés à Moscou, y compris dans des librairies: lorsqu'il est pris la main dans le sac, Capa rétorque aussitôt: ce n'est qu'un emprunt, je vous le rendrai après l'avoir lu. Ajouter ces petits déjeuner à la russe: d'abord un grand verre d'eau rempli de vodka, puis quatre œufs (par personne), deux poissons frits, trois verres de lait, un plat de cornichons au vinaigre, un verre de vin de cerise, du pain noir et une tasse pleine de miel, encore deux verres de lait et pour couronner, nouveau grand verre de vodka. On savait vivre sous Staline, et encore aujourd'hui sans doute, âme russe oblige.
2. John Steinbeck (1902-1968), The Winter of Our Discontent, 1961, 3e rééd. Penguin 2000, 276 pages, 15,50 euros. (Traduit en français sous le titre L'Hiver de notre mécontentement, traduit éd. Del Duca, 1961; puis, dernière rééd. Une saison amère, poche Garnier-Flammarion, 1998.)
On en a lu un, on veut en lire un autre. C'est comme ça avec les amis et amies: on se quitte, on se redonne aussitôt rendez-vous, et Steinbeck, avec ou sans une petite vodka, c'est même chose, c'est vraiment comme un ami qu'on a plaisir à fréquenter encore et encore. Ce livre-ci: beau et curieux. Car combien attachant le personnage central, Ethan Hawley, notable déchu mué en préposé d'épicerie dont le meilleur ami est un alcoolo désespéré, et avec une âme torturée qui le conduit à des errances nocturnes pour regarder vagues et senteurs de la mer et, là, "parler avec une mouette rieuse". Dans l'épicerie, il tient aussi de longs discours aux boîtes de conserve, aux bocaux de légumes et plats préparés; leur causant, il les baptise comme étant ses "associés". Il vit dans une petite ville côtière, déchue elle aussi, ses baleiniers, source de sa prospérité passée, étant en cale sèche définitive, plus personne ne s'éclairant avec des lampes à huile. Mais roman beau, encore, par ses paroles de sagesse: lorsque sa femme lui parle, note Ethan, il n'écoute pas, pas plus qu'elle d'ailleurs, poursuit-il, lorsqu'il lui parle, car l'une et l'autre ne s'adressent en réalité qu'à eux-mêmes - d'où sa préférence pour les boîtes de conserve: "ils n'argumentent pas et ils ne se répètent pas". Ajouter les effets de style: ces loutres qui "fendent l'eau comme de secrets murmures en fourrure". Beau, sans conteste, mais aussi curieux. Dans les dernières pages, l'intrigue, depuis un moment déjà passablement brinquebalante, se pique d'extravagances de plus en plus bizarroïdes, au point que l'aveu vaut coup de massue: je vais devoir les relire. Un jour. Peut-être.
3. Sigmund Freud et Albert Einstein (1856-1939 & 1879-1955 respectivement) Pourquoi la guerre, 1932, éd. L'Herne 2026, 56 pages, 4,90 euros, impression non renseignée.
Ce n'est pas le prix qui fera hésiter (4,90 euros, soit moins d'un centime la page), ni les auteurs, même si Alfred n'y fait figure, essentiellement, qu'au titre de solliciteur, écrivant à Sigismund pour lui demander, au nom de la Société des Nations et son Institut international de coopération intellectuelle (ça existait!), un texte répondant à la question: "Existe-t-il un moyen d'affranchir les hommes de la menace de la guerre?" Une question également bienvenu aujourd'hui lors que les Merzel, Macron, Stramer/Burnham, Francken & autres potentats bellicistes s'efforcent de faire le contraire et, donc, habituer les peuples à la menace de guerre. Question que d'emblée, Einstein situe assez lucidement par un point d'interrogation rhétorique gardant toute son actualité: "Comment se fait-il que cette minorité-là [la "classe régnante" des États, les fabricants d'armes] puisse asservir à ses appétits la grande masse du peuple qui ne retire d'une guerre que souffrance et appauvrissement?" La réponse de Freud sera, pour commencer, freudienne: l'homme est animal et, partant, par nature, violent, et ce n'est qu'en se faisant collectivité qu'une violence de tous (lire: la contrainte, codifiée en droit) sera à même de "tuer" les violences individuelles, ceci n'empêchant pas que, toute collectivité étant traversée de contradictions dues aux inégalités, y naîtra une minorité qui n'aura d'autre choix que la violence pour faire valoir ses aspirations contre la majorité: le serpent se mord la queue, la spirale spiralera. Ça, c'est fort résumé. Mais intéressante, vu d'ici, l'observation qu'il "ne manque pas de gens pour prédire que, seule, la pénétration universelle de l'idéologie bolcheviste pourra mettre un terme aux guerres (...)" Idem, en termes de vocabulaire, l'idée selon laquelle "L'État idéal résiderait naturellement dans une communauté d'hommes ayant assujetti leur vie instinctive à la dictature de la raison." Utopie, évidemment, s'empresse d'écrire Freud. Qui prendra adieu de ses lectrices et lecteur en concluant qu'il nous reste, devant l'absence de réponse à la question d'Einstein, qu'à se dire: "tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre." À garder en mémoire.
4. José Saramago (1922-2010), Menus souvenirs, 2006, poche Points Seuil 2016, 149 pages, trad. Geneviève Leibrich, 2,50 euros (bouquinerie Oxfam).
De ce géant de la littérature lusophone, prix Nobel 1998, ces souvenirs en contre-jour: enfance dans un bled portugais de la pauvreté absolue (mais seulement matérielle, l'Esprit s'en fout), un papa policier, une scolarité l'orientant vers "l'industriel" (voie de garage habituelle pour les paumés du quart-monde), apprenant à lire grâce à la lecture d'un quotidien déchiffré en tirant le diable par la queue, avec obstination. Pauvreté? Dans son "environnement", il n'y a aucun jouet, sinon, oui, un "baby-foot" fabriqué avec une planchette et des clous pour représenter les joueurs: on tire en lançant une bille avec un bâton. Ce qui ne donne qu'une envie, celle de répéter l'exploit pour les petiots contemporains, gavés de smartphone et de broll plastifié viré presto à la poubelle. Anecdote: pourquoi Saramago (raifort, en portugais)? Parce qu'explique-t-il, ce surnom, le bureaucrate de l'état civil, endormi ou cuité, l'a consigné dans les registres comme étant son patronyme - au grand dam du papounet qui, de ce fait, devra se faire à l'idée d'être appelé Monsieur Raifort. Très drôle. Moins drôle: la destruction des oliviers dans sa région natale, par ukase eurocrate préférant le maïs hybride, soit un "immense champ monotone (...) où tous les plants ont la même hauteur, peut-être le même nombre de feuilles sur les tiges et, demain peut-être la même disposition et le même nombre d'épis dotés peut-être du même nombre de graines." L'ironie n'est pas sans mélancolie. Chez Saramago, la mélancolie a la douceur du missile air-air.
5. Ursula K. Le Guin (1929-2018), No Time To Spare - Thinking About What Matters (Pas de temps à perdre - Penser à ce qui importe), 2017, Weidenfeld & Nicholson (Orion Group/Hachette/Bolloré) 2026, 215 pages, 19,50 euros. (Non encore traduit en français.)
Une photo de l'autrice en couverture du livre fait hésiter sur le mot exact qui correspond à l'impression suscitée: est-ce un visage engageant? attrayant? gracieux? chaleureux? séduisant? Le mot juste n'est pas au rendez-vous. Alors, paraphrasons: on aimerait bien prendre un café avec elle, dans un bistrot en bord de Meuse par exemple. Las! elle est morte, depuis huit ans et huit mois déjà. Mais l'écrit, lui, ne meurt pas. Et ce qui rend ces pages-ci attachantes, notamment, c'est qu'elle se sait à l'hiver de sa vie et, comme indique le titre du bouquin, elle n'a plus de "temps à perdre", d'autant que, à la veille de ses quatre-vingt-cinq ans, le corps est beaucoup moins serviable qu'auparavant et acheter le nécessaire quand le magasin le plus proche est éloigné de dix blocs (on est aux États-Unis, Portland, Oregon) et qu'on n'a pas voiture (son mari ne sait plus conduire, elle ne l'a jamais fait), cela demande de beaucoup s'organiser, au détriment de tâches moins terre à terre. C'est une chose qu'on apprend dans ce recueil qui réunit des textes écrits entre 2010 et 2014 pour publication sur un blog qu'elle s'est décidée de s'offrir, ses premières réticences se trouvant surmontées par l'exemple de José Saramago: il a eu un blog, lui aussi, dans ses vieux jours. On apprend plein d'autres choses. Sur la cause féministe qu'elle épousait, par exemple: une femme peut-elle agir comme femme "dans une institution mâle sans devenir une imitation du mâle"? Ou sur le capitalisme et son sacro-saint fétichisme de la croissance: "La croissance est une tumeur, la croissance est un cancer." Ou sur la différence entre science et croyance: "Je ne crois pas dans la théorie de l'évolution de Darwin, je l'accepte. Ce n'est pas une question de foi mais de faits." Ou encore sur son chat, toujours en smoking, dessin de fourrure oblige, ou sur... l'œuf à la coque. Elle en donne sa recette. On se sent un autre femmehomme après.
6. Ursula K. Le Guin (bis), The word for world is forest, 1972, éd. poche Gollancz (Orion/Hachette/Bolloré) 2022, 113 pages, 15,50 euros. (Une traduction du Nom du monde est forêt a été publiée chez Robert Laffont en 1979.)
De Le Guin 2014, on passe à Le Guin 1972 et, comme la critique n'a pas manqué de le souligner, à la guerre du Vietnam, qui forme arrière-plan à ce conte, futuriste autant que hyperréaliste, imaginant la colonisation de la galaxie entière par les suprémacistes à quincaillerie "high-tech" afin de couper toutes les forêts des univers lointains pour pallier le manque absolu de bois de construction sur la planète Terre, totalement pacifiée, acier et béton. D'où guerre, esclavage et extermination des petits êtres parlants et pensants qui peuplent, en symbiose, les forêts convoitées. Voilà, fort résumé. Cela se lit comme un roman policier. Il y a les mauvais, il y a les bons. Et beaucoup de morts. Ce n'est pas exactement un livre de chevet, ni de ceux qu'on garde - enfin, là, nous nous tâtons encore.
7. Ivan Bounine (1870-1953), Jours maudits, 1926, traduction française (par Jean Laury) en 1988, rééditée en poche Bartilat 2026, 198 pages, 12 euros.
Rares sont les lectrices et lecteurs bien informés qui s'étonneront de la réédition de ce petit bouquin anti-bolchevique (et partant, anti-russe). C'est bien dans le climat actuel, exacerbé par la direction non élue des institutions européennes, leurs États membres liges et une presse dominante serviable. Bounine est l'un des trois écrivains russes de l'URSS, sur quatre, primés par le Prix Nobel de littérature, sélectionnés pour leur opposition au gouvernement de leur pays. Bounine, mieux, s'est exilé dès 1918, rejoignant Odessa, tenue par les Blancs, puis Paris, définitivement en 1920. Et le bouquin sous rubrique, fait de notes prises entre janvier 1918 et juin 1919, n'est d'une certaine manière intéressant que par les espoirs, maintes fois répétés, de voir la bourgeoisie russe sauvée par l'armée... allemande, la même qui a fait entre cinq et six millions soldats morts dans les pays alliés. Note du 20 février 1918: à Moscou, "on prépare actuellement les meilleurs hôtels pour les Allemands." Bounine est peut-être, comme dit Wikipedia, un très grand prosateur. Pas ici. Ici, c'est bave aux lèvres et style vociférant et acariâtre. Pfffff.
8. G.K. Chesterton (1874-1936), The Innocence of Father Brown, 1923, éd. J.B. Wolters (Den Haag) 1929, 135 pages, 3 euros (bouquinerie Het Ivoren Aapje).
Chesterton, c'est comme l'heure du thé, savouré dans le silencieux salon d'un club privé londonien réservé aux seuls membres demeurant en vie. Savouré en premier et dernier lieu pour cette "britishitude" du verbe à nulle autre comparable. En sus, en cerise dans le gin fizz, cette édition de 1929, sous couverture en toile cirée verte caca d'oie, annonce que les textes sont "bewerkt door N.H. Zwager", cela qui signifie qu'à toutes les pages, des mots sont expliqués en marge par une définition en anglais, de même que, par renvoi d'astérisque, en bas de page, en anglais également, de manière à aider le public néerlandais à mieux goûter le récit. Édition scolaire, si on veut. Et sur le versant divertissant de Chesterton qui n'a pas fait que cela: acquis à la même bouquinerie, la Petite Histoire d'Angleterre de notre auteur, publiée en 1922 par les Éditions G. Grès et Cie, chose autrement plus exigeante pour les méninges curieux du "pourquoi" des heurs et malheurs de l'humanité. Ce sera pour une autre fois.
9. (Un plagiateur signant sous le nom de) Conan Doyle (1859-1930), L'amoureux suspicieux & Le modèle du faussaire, 1909, éd. RBA Collecionables (Espagne), 197 pages, 8,99 euros (mais personne ne vous rendra le centime sur neuf euros).
Curiosité de marketing trompeur (pléonasme). Acheté par fainéantise chez le marchand de journaux, tant pour l'édition joliment reliée et reproduisant des illustrations d'époque que pour replonger dans des lectures d'enfance. Sherlock Holmes, qui n'a pas lu avec la frénésie chocolatée de l'adolescence? Mais, dès le colophon, en petits caractères, à la dernière page, on croise cette mention pour le moins stupéfiante: "Titre original: Der unheimliche Bräutigan & Das Modell des Banknotenfälschers". Première nouvelle! Conan Doyle aurait rédigé en allemand? Que nenni, bien sûr. C'est du toc, de l'imité, de très mauvaise facture, mal écrit, mal conçu, un comble dirait le pauvre Sherlock Holmes, ici affublé non de l'inimitable Watson mais d'un sombre crétin nommé Harry Taxon, ça ne s'invente pas. Ce n'est pas tout. Cette "collection" mise en bonne place chez les marchands de journaux, se voit poussée, de manière sans doute intéressée, par le journal Le Soir, dont le site promeut la chose par cette accroche: "Redécouvrez les mythiques enquêtes du plus célèbre des détectives privés"... On n'est pas loin de l'escroquerie...
10. Régis Debray (né en 1940), Tout, 2026, nrf Gallimard, 200 pages, 20 euros.
Il vient de fêter son 86e anniversaire. Bon pied (+/-), bon œil (+/-). Pour un énième bouquin, assez dans le moule des précédents, on ne va pas dire qu'il se répète mais c'est presque cela - aux vieux, que diable, un peu de respect, svp! Alors quoi, ici? Eh bien ses dadas bien connus, de ronchon vétuste mais, attention, assez minoritaire pour mériter l'attention. Debray? Pas dans le "mainstream", pas mouton, pas culturellement correct pour un sou. Sur l'Union européenne, ainsi, au sujet de laquelle il cite avec gourmandise Kissinger, sa célèbre boutade: "L'Europe? Quel numéro de téléphone?", et ce n'est pas mieux avec sa néo-monnaie, l'euro, dont les billets n'ont à offrir au regard que de pathétiques "visuels d'ordinateur". Ou encore sur ce qu'il a, lui, nommé la "graphosphère" (le livre, l'imprimé), rappelant que "La part des lecteurs, par rapport aux voyeurs et aux écouteurs" (casqués), ce n'est désormais que "un Français sur cinq", race en voie d'extinction. Pour le déplorer, évidemment, à juste titre, forcément. À preuve, autre citation, peu célèbre celle-là, de Racine: "Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!", bijou "sans dentales ni cactus" dont aucun "smartphone" n'arrivera à la cheville. Mais, donc, 86 ans, soit un temps où le passé est plus futuriste que le présent, et Debray d'y pêcher ses propres "influenceurs" d'antan: Visconti, le Che, Fidel Castro et quelques autres compagnons spirituels intimes. Il clôt le bouquin par une manière de dictionnaire des concepts qui comptent, dont le tristement hygiéniste "no smoking", dont l'Europe avec ses douze étoiles crypto-chrétiennes (douze apôtres! douze porte de la Jérusalem céleste! foi de Saint Jean), mais ce sont les absents du catalogue qui brillent par leur non-présence, comme si Debray a été sourd aux échos de la guerre que l'Otan (USA-UE) livre à la Russie: on ne trouve ici ni "russophobie", ni "impérialisme", ni la "désinformation" des trolls barbares. Ah, mais! si, tout de même, à la rubrique "Ennemi", il se plaît à reproduire le sarcasme d'un dirigeant soviétique adressé à l'Occident après la chute de l'URSS: "Nous allons vous priver d'ennemi.", et Debray d'aussitôt enchaîner: "Cette dérobade, insupportable, a été réparée." Peut-être un peu sourd, Debray, mais pas dupe.
11. Lucien X. Polastron (né en 1944), Ma poussière est l'or du temps - Autobiographie de la Bibliothèque recueillie et mise en état par Lucien X. Polastron, 2024, Les Belles Lettres, 188 pages, 23,50 euros.
Un ouvrage qui, en son colophon, signale que le texte a été composé en Garamond, caractères à empattements d'un grand classicisme (créé au 16ème siècle par Claude Garamond et affiné en 1615 par Jean Jannon), mais encore qu'il a été imprimé par Présence Graphique à Monts (Indre-et-Loire) sur "papier bouffant ivoire 80 gr.", voilà bien un livre digne de ce nom. Un livre qui, en sus, parle de lui-même, par le truchement d'une bibliothèque universelle personnifiée, à laquelle le bibliomane Lucien X. Polastron donne plume et voix. Bref, un livre pour qui aime le livre. En papier, en dépit de sa dégradation capitaliste par usage de l'eucalyptus, "sprinter du rendement", pour produire la pulpe: "Ainsi font votre avenir les multinationales." En dépit, aussi, de la concurrence de "l'e-book et autres ectoplasmes" promus par les Gafam et son monde internetisé, avec les conséquences bien peu connues qu'on ignore: dans tel texte mis en ligne autour de l'an 2000, apprend-on, "les trois quarts des liens vers les sources alignées dans la bibliographie sont inactifs, les sites qui les abritaient ont disparu sans espoir de retour ou bien ils n'ont pas les moyens de conserver des archives au-delà de quelques temps." Le meilleur des mondes. Œuvre d'érudition, on y trouve plein de bonnes choses, au sujet par exemple d'Assurbanipal, souverain d'Assyrie au septième siècle (avant, s'entend), grand guerrier, c'est bien connu mais ce qui l'est moins, lettré et féru de lecture: sa bibliothèque comptait quelque 320.000 tablettes, dont ne subsiste qu'un dixième et ce grâce à l'incendie qui a ravagé Ninive en 612 (avant!), car, bienfait collatéral, le feu a durci et pérennisé l'argile des tablettes. Cela donne à penser. Quel chef d'État peut aujourd'hui rivaliser d'ardeur culturelle? Ou encore, sur Balzac: il "flaira dans la détérioration de la papeterie l'épuisement de la littérature, sinon la fin du monde." Érudition de la première à la dernière page, ce qui, il faut bien le reconnaître, donne bien souvent l'impression de lire un catalogue, voire un bottin de type téléphonique, et c'est à la longue plutôt lassant. C'est, comme l'alcool, à piocher avec modération.
12. Joseph Kessel (1898-1979), Le procès de Nuremberg, 1945 et 1956, éd. Bartillat (Omnia poche), 2025, 104 pages, 7 euros, impression Laballery.
Kessel ne restera à Nurember que quelques semaine, indique la préface introductive, et de fait on ne trouve ici que cinq comptes rendus d'audience du journaliste Kessel, datés de la fin de novembre 1945, additionnés d'encore trois témoignages, de l'écrivain Kessel, cette fois, publiés dans L'heure des châtiments, onze ans plus tard, en 1956. Qui s'intéresse à cette page d'histoire se tournera plutôt vers les archives en ligne: les vingt-deux volumes contenant les minutes des 218 journées du procès, publiés entre 1947 et 1949 peuvent être consultés sur tout ordinateur relié à Internet. Et ce même ordinateur relié à Internet (lire: Google) fournira - du meilleur au pire, en vrac - moult conseils de lecture, en ce compris par le biais de l'Imbécilité Artificielle. Alors, pourquoi Kessel? D'abord, ressuscitée, c'est la tonalité, celle d'il y a près de quatre-vingt ans, l'ambiance comme on dit parfois. Parce que, ensuite, Kessel ne joue pas à l'érudit, il cause et écrit dans la tonalité de ce qui vivait autour de lui. On le voit mieux dans Le Parisien que dans Le Monde diplomatique. C'est ce qui fait l'intérêt de ce mince volume.
Nuremberg en ligne: https://mrsh.unicaen.fr/nuremberg/accueil.html
13. Peter Handke (né en 1942), Après-midi d'un écrivain, 1987, Gallimard, rééd. 2019, trad. Georges-Arthur Goldschmidt, 85 pages, 12,70 euros.
Il n'y a que Handke qui écrit comme Handke. C'est plutôt rare chez les écrivains et autres producteurs de texte destiné à l'impression. Tantôt, ils écrivent un français facile, tantôt c'est précieux, vieille France, académique, scolaire, emberlificoté ou poétique etc., mais ils n'écrivent pas comme Handke, et lui de même, pas comme les autres. Et, là, on ne parle pas des mots de son écriture, ni même de la structure des phrases: c'est en général du texte "facile", simple, clair et épuré, il n'y a aucune difficulté de compréhension. Là où il se distingue, solitaire, c'est que tout ce à quoi ses mots et phrases renvoient de parfaitement normal (familier et clair) apparaissent comme dans un brouillard (étrange et obscur). Ainsi en va-t-il de l'écrivain du titre et de l'après-midi dont il est, quoi? le passager? le biographe? la sentinelle? Voilà qui demeure indécis, pour lui comme pour lectrices et lecteurs. À un endroit, coin assez désert de son après-midi d'errance citadine, il s'interroge sur le sens de son métier de producteur de texte: "Une œuvre c'était quelque chose, pensait-il, où le matériau n'était presque rien et la disposition presque tout (...)". Le matériau qui n'est presque rien, c'est l'écrivain, tout est dans la disposition de ce rien. Handke, on aime ou on aime pas.
14. Xavier Magnée (né en 1935), Somme toute - Mémoire à la barre, 2014, éd. Avant-Propos (Waterloo), 158 pages, 5 euros (bouquinerie Oxfam).
Le hasard, qui fait très bien les choses, fait que nous habitons le même quartier, fréquentons le même troquet, avons tous deux suivis l'affaire Dutroux et son "dossier bis" (enterré), lui comme défenseur du "prédateur isolé" (sic), moi comme journaleux mécréant - et hasard encore qui a conduit à la trouvaille seconde main de ce petit recueil de souvenirs. Le plus précieux sans doute, pour lui comme pour moi, est l'hommage appuyé rendu à Jacques Vergès, l'avocat "de rupture" qui "avait l'audace de défendre qui déplaît", et c'est peu dire. Belles encore ses pages sur la presse et la liberté d'expression, liberté dont il cite la défense par la Cour de Strasbourg (arrêt Handyside, 7 décembre 1976) venant rappeler qu'elle "vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l'État ou une fraction quelconque de la population." Rappel utile en un temps où l'Union européenne bâillonne tout ce qui lui paraît pro-russe, avec l'appui de ses États membres et de ses médias dociles. Magnée? Pas docile pour un sou.
15. J.-K. Huysmans (1848-1907), Là-bas, 1891, éd. Folio de 2024, 342 pages (+ 58 d'annexes), glop
Huysmans est sans doute un des auteurs les plus statiques qui soit, quasi aucun mouvement, quasi aucune intrigue si on met ici à part une amourette très charnelle dont l'anti-climax prend la forme d'une abomination virile du sexe et des créatures (féminines) qui s'y adonnent: pour désigner le membre érectile, ainsi: "l'immondice en émoi de l'homme (qui) surgissait d'un paquet de crin."). Pour le reste que conte ce "là-bas"? Eh bien, ce sont deux copains qui sans cesse bavardent, l'un médecin, l'autre historien planchant sur un biographie de Gilles de Raix, ce qui donne lieu à une foultitude de pages sur ce sombre égorgeur d'enfants. Ce qui, à son tour, en donne une nouvelle foultitude sur le satanisme. Huysmans paraît en réalité, comme aussi avec son célèbre À rebours, prendre le roman comme le prétexte et le véhicule (la "plateforme" dirait-on aujourd'hui) pour y étaler ses dadas (politiques, philosophiques, artistiques, botaniques - tout y passe) et points de vue, sans compter ses lectures nombreuses dont la substance semble recopiée de petites fiches soigneusement tenues. Voilà qui peut paraître méchant et injuste. Car il est vrai qu'on doit lui rendre justice, tant par la vastitude phénoménale de son vocabulaire (une "aisselle éclamée", des écrivains qui "s'extravasent" - sans le Littré, on est perdu) que par son verbe savoureux, farouchement désuet, par exemple sur la déglingue de la littérature déversant un "style secouru, des idées déjà digérées et toujours chauves." Ce que lisant, forcément, on jubile. Ajouter à cela les lueurs apportées sur les conditions de vie de la petite bourgeoisie déclassée en cette fin du 19ème: notre héros principal, qui vit chichement d'une rente de 3.000 livres se paie néanmoins les services d'une domestique (faire le ménage et le petit-déjeuner) ainsi qu'un logement ressenti comme étriqué mais comptant néanmoins un hall d'entrée, un petit salon et une petite chambre à coucher, mais encore d'un cabinet de toilette, cela pour 800 francs l'an, au cinquième étage et donnant sur cour. Dira-t-on encore que Huysmans est un réactionnaire de gauche? L'étiquette lui va bien. Il vomit son siècle et "la meule du capital" mais son paradis perdu à lui, c'est le moyen âge. S'il venait visiter le nôtre, de siècle, dieu sait quelles vociférations sortiraient alors de sa plume!
16-17. The Atlantic & The Spectator (fondés respectivement en 1857 et 1828), n° du mois d'août et du 15 août, 100 & 62 pages, 20 et 12,35 euros.
L'ancienneté de ces magazines, le mensuel étatsunien Atlantic et l'hebdomadaire britannique The Spectateur, est en soi comme un hommage à une excellence triomphant sur l'éphémère, et comme la preuve que la qualité n'a guère à se préoccuper des aléas commerciaux du marketing marchand. Qualité des plumes qui y exercent leur talent, qualité de la mise page et de la typographie, qualité des sujets abordés, indifférent au coupé-collé mariant mode et actualité. Dans l'Atlantic, cette couverture digne de Kurt Schwitters, lettres capitales en dégradés de gris annonçant "L'ère de la lecture est terminée", texte de Rose Horowitch, journaliste maison, thème n'ayant nul besoin de présentation: chez mon bouquiniste, Het Ivoren Aapje, où j'étais le seul client du jour, il me confie la visite de "touristes de passage, dont un groupe de Japonais, jetant un œil ci et là, ponctué d'interjections incrédules «Ah! Books, books...»" comme entrés par erreur dans un zoo donnant à voir d'étranges variétés de poules; pour m'informer ensuite que Fanny, de la bouquinerie Genicot, a jeté l'éponge, déprimée par le saccage, imposé par la ville de Bruxelles, de la Galerie Bortier, faisant de ce haut lieu de culture livresque un malodorant cloaque ripoliné de malbouffe. De l'Atlantic, encore, cette page consacrée à Pieter de Hooch, contemporain de Vermeer, son tableau en abîme Intérieur avec femmes à côté d'une armoire à linges. Ou ce reportage dans les pas de Darwin aux îles Galápagos, précédée d'une méditation sur l'œuvre de Marcel Duchamp... Pas une page où on se dit: déjà vu, déjà entendu. Idem avec le Spectator, s'inquiétant d'une liberté de presse étranglée ("Le mépris des médias est au fond le mépris du droit des gens à s'informer") pour ensuite passer à une analyse en profondeur de la politique de Trump, débarrassée des clichés usuels, sans oublier la chronique de la délicieuse Lionel Shriver, cette fois sur l'inflation des prix dans l'alimentaire (hausse de 38% sur cinq ans en Grande-Bretagne), non tant à cause du pétrole en soi mais des 75% de taxes que l'État prélève dessus. Sans compter ses chatoyantes pages sur les parutions récentes, dont une monographie sur le Linotype, "cette magnifique machine qui donna naissance aux médias de masse et rendit Marx Twain fou".