Pages septembristes

Est-ce que Marx a lu Ellul? Et Proust, a-t-il siroté du Larkin? Sollers, faut pas demander, il a tout lu, à commencer par lui-même. Vogue la galère avec ses rames de papier!

1. Jacques Ellul (1912-1994), Les successeurs de Marx, 1967-1978 (notes de cours), La Table Ronde, 2007, rééd. augmentée de 2020, 251 pages, 8,90 euros, impression Maury (Malesherbes). Il y a fort à parier qu’Ellul n’aurait pas donné le feu à cette édition posthume, construite à partir de notes manuscrites et d’étudiants. Déjà, le titre: les successeurs – mais rien sur Gramsci ou le marxisme cubain et chinois (ni même Engels!), alors qu’un Sorel (8 pages sans indication sur son rayonnement effectif) ou les apports théoriques passablement datés des tchèques Richta et Sik (67 pages!) encombrent l’exposé. Lequel, malgré quelques raccourcis gênants (le recours au terme fétiche de "démocratie" non autrement qualifié et dès lors insignifiant, par exemple), offre un parcours agréable et bienvenu, joliment didactique, des difficultés à interpréter, post mortem, la pensée de Marx. Exemple que les réflexions d’un Plekhanov sur l’instructive grille d’analyse bâtie sur le couple liberté-nécessité, tant perdu de vue aujourd’hui, dont la fusion, dira Plekhanov, signera la "fin du prologue de l’histoire". Ellul, ainsi qu’il le confesse, fut marxiste (chrétien) dans les années trente pour ensuite, comme tant d’autres de sa génération, être amené aux "révisions déchirantes" lors des procès dits de Moscou. C’est dire qu’il maîtrise bien la matière même si l’approche pâtit d’un excès d’académisme et, partant, s’inscrit à l’opposé de ce qu’il donne à raison comme une des lignes de force de la méthode de Marx, savoir le "refus de séparer la pensée et la pratique". Pour reprendre le cas des pages sur Sorel: combien de divisions, Sorel? Ellul élude. Mais on ne jette pas, on annote et on range soigneusement dans la bibliothèque.

2. Carl Jonas Love Almqvist (1793-1866), Sara ou l’émancipation, 1838, éd. Cambourakis, 2020, 127 pages, 16 euros, trad. collective menée par Elena Balzamo, impression Pulsio (Bulgarie). À sa sortie en 1838, Ça ira (titre original suédois) avait fait scandale. Quoi! Une jeune femme du peuple, farouche de son indépendance économique (fille de vitrier, elle a repris le flambeau), qui insiste pour payer sa part lorsqu’un galant, jeune militaire, l’invite à déjeuner et qui, tombée amoureuse comme lui, ne voit pas pourquoi ils ne vivraient pas ensemble sans se marier. Pour elle, c’est tout naturel. Pour lui, c’est un sacré apprentissage en accéléré. Donc, c’est charmant et cela vaut la peine d’être lu et relu. Almqvist, enfant de la bourgeoisie aisée, homme de lettres (un des phares de la littérature suédoise), épousera en 1824… une fille du peuple, avec qui il tentera de se métamorphoser en agriculteur et devenir comme elle un "manuel". Ils eurent deux enfants mais vécurent-ils heureux, allez savoir. L’appel de la plume sera plus fort et l’idylle pastorale rendue à sa parenthèse. L’amusant dans ces récits d’un autre temps sont les détails en arrière-plan: lors de leur rencontre coup de foudre, le petit couple rentraient chez eux d’une visite à Stockholm, un voyage, bateau lacustre et carrosse, de quelque 360 kilomètres, les itinéraires sur Internet donnant comme devant durer 3h45 en automobile. Eux, dans les années 1830, cela leur prendra sept jours avec six nuitées en auberge, le tout pour 528 schillings (dont 46 pour la location de la voiture), soit l’équivalent, apprend-on à d’autres endroits, de 14 déjeuners légers ou un peu plus de la moitié du loyer annuel d’une chambre d’hôte (960 schillings). C’était alors, ça. (En passant: roman "féministe", il est voisin de l’atmosphère émancipatrice du Que faire? (1863) de Nikolaï Tchernychevski, réédité en 2015 aux éditions des Syrtes, recommandé!).

3. Marcel Proust & Marcel Schwob (1871-1921 & 1867-1905), Lectures, 1905, éd. Marguerite Waknine, 2019, 50 pages, 9 euros, impression Waknine (Angoulême). Ici, c’est l’édition qui séduit en premier. Couverture sous chemise plastique, cahiers libres, non cousus & en entame, onze belles reproductions d’œuvres d’art sur le thème de la lecture, dont la charmante Orpheline d’Amsterdam de Nicolaas van der Waay (c. 1890). Joie bien sûr de passer ensuite aux cinq courts billets aériens de Schwob (imaginant notamment Jésus ressuscité comme un imposteur et, le vrai, dans son agonie, préférant la compagnie d’un petit rossignol) et à la méditation du traducteur de Ruskin, Marcel Proust, qui décrit avec la force suggestive d’une dégustation de madeleine les affres d’une enfant que tout le monde empêche sans cesse de lire et, se faisant théoricien, s’inscrivant en faux contre Descartes: non, lire n’est pas entrer en "conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés" mais un exercice éminemment solitaire, "la lecture, dans son essence originale, est un miracle fécond de la communication au sein de la solitude." Tout cela est très profond.
Trailer: https://duckduckgo.com/?q=nicolas+van+der+waay&t=h_&iax=images&ia=images&iai=https%3A%2F%2F3.bp.blogspot.com%2F-EsMjjRFLzlY%2FToTZnZE1igI%2FAAAAAAAAIYU%2FIcVQBdrA8Zg%2Fs1600%2Fvan-der-waay-una-hu%2525C3%2525A9rfana-leyendo-en-el-orfanato-de-amsterdam-pintores-y-pinturas-juan-carlos-boveri.JPG

4. Philip Larkin (1922-1985), High Window, 1974, Faber & Faber, rééd. 2019, 38 pages, 16,10 euros, impression Bell and Bain (Glasgow). Un des poètes du panthéon britannique contemporain (défunt). La plupart ont entendu son nom, moins peut-être les sirènes de sa poésie d’une râpeuse mélancolie caustique, terre à terre mais à la manière du cavalier des échecs, rarement là où on croit. Il peut en débuter un (je traduit littéral) racontant que "Ma femme et moi avons invité un tas de crétins / À venir perdre leur temps et le nôtre, peut-être / Voulez-vous vous joindre à nous. Dans le cul d’un porc, mon ami." Ou entamer une ode à l’argent qui, observation faite, offre aux uns et aux autres, "une seconde résidence et une bagnole et une femme" et à lui même, un élan d’enthousiasme: "J’écoute l’argent chanter. C’est comme regarder / de longues fenêtres à la française un village de province. / Les quartiers pourris, le canal, les églises ornées et folles / Dans le soleil couchant. C’est intensément triste." Larkin, un ami sûr.

5. Primo Levi (1919-1987), Le fabricant de miroir, 1977-1985, éd. Liana Levi, 1989, 205 pages, 6,50 euros (bouquinerie Ivoren Aapje), trad. André Maugé, impression Floch (Mayenne). Primo Levi, on achète les yeux fermés évidemment. Ici, un recueil d’articles publiés dans La Stampa, nombre d’entre eux faisant retour sur l’enfer concentrationnaire nazi. Avec des actes de résistance sans doute peu connus: ces prisonnières astreintes au repassage des uniformes des SS qui allaient chercher des poux porteurs de typhus sur des cadavres pour les glisser sous le col des vestes militaires. Vaincues? Jamais! Ou, souvenir déjà lointain, les mobilisations contre l’arme atomique, encore dans les années ‘80, menace qui n’émeut plus guère… Et puis, Levi, traducteur de Kafka, dont il dépeint le style et l’univers tout à fait étranger: "l’amour" qu’il a pour Kafka, dit-il, "est ambivalent, proche de l’effroi et du refus: il me rappelle le sentiment qu’on éprouve pour un être cher qui souffre et vous demande une aide qu’on ne peut lui donner." L’occasion de relire Kafka pour sonder ses propres sentiments à son égard.

6. Philippe Sollers (né en 1936), Beauté, 2017, rééd. Folio 2018, 222 pages, 7,40 euros, impression Novoprint. Sollers, en général, est plaisant; un peu autocentré et répétitif, mais plaisant. Là, avec Beauté, il a 81 ans et, un peu radoteur, ça perce. Il est beaucoup question de son Grand Amour (énième), une pianiste de haut vol acclamée de concert en concert cosmopolite et, comme lui, envoûtée par les Variations de Webern. L’amour des autres, cependant, à la longue, ça lasse. Mais on demeure en bonne compagnie car, à la "table" de Sollers, il n’y a que des bonnes fourchettes, Hölderlin, Céline, Hegel, Rimbaud, Joyce, de Nerval, Montaigne, Shakespeare, Bataille – sans compter tous les anciens de la Grèce antique qui se mêlent à la conversation. Et puis ces détails de sociologie anecdotique: en France, Monsieur & Madame copuleraient en moyenne 8,7 fois par mois, ce qui ne manque pas d’être encourageant, mais aussi que, dans le monde, "il se boit plus de 4.000 litres de Coca-Cola chaque seconde, soit 350 milliards de litres par jour.", ce qui est franchement déprimant. Que les thuriféraires de la Transition en prennent bonne note. Comment, enfin, ne pas vibrer pour la belle Alinéor et son "tempérament ardent", qui épousa successivement Louis VII et Henri de Plantagenêt pour, ainsi, devenir successivement reine de France puis d’Angleterre… Son effigie de belle au bois dormant, figée à l’âge de 30 ans, attend les dévotions à l’abbaye de Fontevraud en Maine-et-Loire. Avis aux touristes irresponsabilisés.
Coup d’œil: https://www.actualitte.com/article/culture-arts-lettres/que-lit-alienor-d-039-aquitaine-eternel-gisant-de-l-039-abbaye-de-fontevraud/50647

7. Éric Chauvier (né en 1971), Le revenant, 2018, éd. Allia, 74 pages, 7,50 euros, impression en UE (sic). Là, pour être glauque, c’est glauque, et plutôt "gore", comme disent les Yankees. Le revenant du titre, c’est Baudelaire, venant hanter les rues de Paris de notre siècle sinistré, mais un Baudelaire clochardisé, quasi lobotomisé, qui ne souvient plus que par éclairs fugaces de son passé de génie hérétique. Vu que de Baudelaire, il ne reste donc quasi plus rien, pourquoi Baudelaire plutôt que n’importe quel quidam du 19ème? Ah, mais! Cela permet à Chauvier d’entrelarder le narré de cette descente aux enfers de citations du poète maudit. Glauque, qu’on vous disait. La finale, façon apothéose, met en scène le revenant, hébété et émasculé, aux côtés d’une jeune Slave astreinte aux "quarante passes journalières sans préservatif (…) sur un matelas jeté dans la boue d’une arrière-cour d’une usine désaffectée" – ça fait penser à Selby Jr, son Last exit, voire, en plus imagé, l’allégorie du peintre suédois John Franzén, son Hell's Angels of California. United States of America, 1966 – 1969. Cfr. https://sis.modernamuseet.se/en/view/objects/asitem/search$0040/6/primaryMaker-asc?t:state:flow=7e0ce594-6d13-48e0-be76-3c5eb2c334dd Public non averti, s’abstenir.

8. Claude Le Manchec (âge: à vue de nez, la quarantaine), Kleist contre Kant, 2019, éd. Furor (Genève), 181 pages, 19 euros, impression Isiprint (Saint-Denis). Kleist fascine. Ce n’est pour rien que l’œuvre et le personnage (1777-1811) ait magnétisé un Thomas Mann, un Stefan Zweig, un György Lukács et, le considérant comme "un vrai frère de sang", Franz Kafka. Fascinant entre autres par sa "crise kantienne" qui le conduira à désespérer du sens de sa vie, toute vérité lui étant à jamais inaccessible. Pour être bouleversé à ce point par un trait de philosophe, il faut trouver l’hélicoptère pouvant ramener trois siècles en arrière. Aujourd’hui, Kleist tiendrait du Martien à enfermer dans une maison de fous. Comme le titre l’indique, le bouquin de Le Manchec conte ce choc spirituel par le menu mais c’est, grosso modo, tout ce qu’on en retiendra, le reste, critique littéraire psychologisante au rase-motte (ce "Certes, les morts violentes et les maladies supposent une forme de culpabilité" & patati & patata), ne vaut guère le dérangement, ni bien sûr l’achat de la liasse. Mille fois plus gratifiant: la recension par Christine Smallwood, dans le Harper’s Magazine d’avril 2020, de la nouvelle traduction de Michael Kohlhaas par Michael Hofmann (éd. New Directions), que j’avais gardée et, en contrepoint, relue. Le lecteur, la lectrice anglophone s’en rendront compte par eux-mêmes: https://harpers.org/archive/2020/04/through-clenched-teeth-michael-kohlhaas-heinrich-von-kleist/